in Colloque de l'Assic, Paris : Sorbonne Nouvelle, 2002
DÈfinir le rÙle de líacteur Èthique ne peut se faire sans une premiËre distinction avec celui de líacteur moral. CommenÁons donc par identifier les caractÈristiques de líacteur moral. Quelle est la spÈcificitÈ de líaction morale ? Líaction morale, en tant quíaction humaine, est prÈcÈdÈe díune pensÈe comme le remarquait dÈjý Aristote dans la PoÈtique. Nous aurons donc ý chercher ce qui la spÈcifie, non pas seulement par une observation des actes apparents, mais par une Ètude de la pensÈe qui la prÈcËde. Si líobjet de cette rÈflexion (le bien, le mal) se trouve mis en Èvidence rien níest encore dit cependant de son mode propre de rÈflexion.
Mode
spÈcifique de la rÈflexion en morale
Il resterait encore ý prÈciser le mode spÈcifique de cette ´rÈflexion moraleª ý partir de quelques situations. La plupart prennent la forme de dilemmes : líacteur moral se trouve confrontÈ ý une situation problÈmatique o˜ plusieurs actions sont possibles, parmi lesquelles il doit choisir la meilleure, ou la moins mauvaise. Devant ces choix possibles, líacteur rÈflÈchit ou plutÙt síinterroge, et cela ý plusieurs niveaux. Tout díabord sur líensemble des possibles : quelles sont les actions effectivement possibles ? Parmi ces actions quelles sont les actions bonnes moralement ? Ce qui revient ý se demander quelles sont celles qui correspondent aux normes morales. Puis un autre genre de questionnement peut survenir sur les consÈquences de ces actions. Tout díabord : Quelles sont ces consÈquences prÈvisibles ? Puis ý un autre niveau encore : Les consÈquences probables de ces actions sontñelles aussi bonnes ? Le mode de rÈflexion moral mis ainsi en Èvidence est celui de líinterrogation. Interrogation qui se dÈploie sur plusieurs niveaux :
1. interrogation face au rÈel (quelle est la situation, quelles sont les actions possibles?)
2.interrogation face aux normes (quelle action correspond le mieux aux normes morales ? )
3. interrogation concernant les consÈquences probables des actions
4. interrogation sur la valeur Èthique de ces consÈquences
La question kantienne de la raison pratique (Que dois-je faire ?) se trouve ainsi redÈployÈe selon quatre axes : líaxe de líÍtre, du normatif, mais aussi líaxe du possible et celui du probable. Sont ainsi mis en relation líÍtre, le devoir Ítre, le pouvoir Ítre et probable.
Líinterrogation avec ses ressources linguistiques síavËre un analyseur plus exact et plus articulÈ que la notion encore trop introspective de ´rÈflexionª. Líaction morale níest dÈjý plus pensÈe seulement ý partir du devoir Ítre car cet axe normatif síarticule ý ceux du pouvoir et du probable. La rÈflexion morale intËgre ainsi un principe de rÈalitÈ, et cíest peut-Ítre lý quíelle se distingue de líexigence religieuse qui demande ce dÈpassement du possible par la foi. Prendre en compte le possible et le probable, cíest mettre en Èvidence la faillibilitÈ humaine au cúur de la rÈflexion morale. Car envisager le possible, cíest aussi pouvoir se tromper sur ses propres forces, le probable, cíest risquer díimaginer ce que peuvent gÈnÈrer nos actes. Cíest ainsi quíapparaÓt la complexitÈ et la difficultÈ de la rÈflexion morale. Elle síapparente en cela ý un processus díenquÍte au sens de J. Dewey[1], o˜ la premiËre difficultÈ consiste ý dÈfinir la situation de dÈpart avec justesse. Car de cette dÈfinition dÈpendront les solutions envisageables. Mais contrairement au processus díenquÍte scientifique, celui qui síinterroge en morale ne peut se limiter ý cet ordre des possibles, il a encore ý síinterroger sur líarticulation de ces possibles aux normes morales, ý un ordre du devoir Ítre. Quels sont les possibles moralement acceptables ?
Chaque rÈponse, en tant quíelle níest pas seulement descriptive (ne porte pas seulement sur des faits ou du possible) mais articule le descriptif au normatif et engage donc pleinement celui qui síinterroge. Responsable du choix des normes convoquÈes, de la maniËre dont elles sont articulÈes, mais Ègalement de la maniËre dont les faits et possibles sont dÈcrits. Eclatement aussi du dogmatisme, aucune rÈponse níÈtant prÈdonnÈe.
Insuffisances
de la morale
Mais
dans cette interrogation solitaire peut síinsinuer la mauvaise
foi, pendant de la libertÈ ainsi mise ý jour. Comme il est aisÈ de se
voiler ses intentions rÈelles, dans líintimitÈ bien protÈgÈe de sa
conscience ! O˜ líon devient ý soi-mÍme son mauvais gÈnie. Cíest ce que
Raskolnikov, le hÈros de Crime et ch’timent,
dÈcouvre en síinterrogeant sur les motifs du mariage intÈressÈ de sa súur :
"Bien plus nous inventerons notre casuistique personnelle, nous nous
mettrons ý líÈcole des jÈsuites, et pour un moment peut-Ítre nous nous
tranquilliserons nous-mÍmes, nous nous convaincrons que cíest nÈcessaire, vÈritablement
nÈcessaire en vue díune fin louable.[2]"
Bien que conscient des dÈrives possibles de la rÈflexion solitaire, Raskolnikov va lui aussi tomber dans la mauvaise foi et cÈder ý cette tentation díhypocrisie envers soi-mÍme. Il se rÈsout ý commettre un crime tout en se donnant des raisons morales (aider sa súur et sa mËre), occultant ses vraies raisons (líintÈrÍt, la peur de la misËre), en utilisant une rhÈtorique qui níest plus interrogeante, mais justificatoire. RhÈtorique o˜ líon est son propre public. De líinterrogation authentique on tombe subrepticement dans autre mode de rÈflexion, une pseudo-interrogation qui ne cherche ni le bien ni le juste, mais ne vise plus quíý nous donner bonne conscience.
La deuxiËme insuffisance de líinterrogation morale tient ý ce que celui qui síinterroge níenvisage les consÈquences de ses actions quíý partir de son propre univers de pensÈe. Il Èvacue ainsi la relation de son questionnement. Comment remÈdier ý cette insuffisance ? Insuffisance grave, car comment une pensÈe peut-elle se dire morale si elle ne fait pas place au relationnel ? Cíest lý justement que síinsËre la nÈcessitÈ de líÈthique, dans cette brËche ouverte par la prise en compte des consÈquences de nos actions. Líinterrogation sur les consÈquences nous contraint ý sortir de cette solitude intÈrieure pour retrouver líethos, la vie en commun. La morale nous conduit ainsi ý sa limite car son questionnement poussÈ ý líextrÍme ouvre sur un autre mode díinterrogation.
Passer de la morale ý líÈthique, cíest passer díun type díinterrogation ý un autre. Dans la morale, je míinterroge sur mon action, mais la pensÈe des consÈquences de cette action tout comme celle de la constitution mÍme de la situation de dÈpart me rappelle mon inscription dans un monde commun, que je suis un Ítre en relation avec díautres et non pas simplement un sujet, une conscience. Mais entrer rÈellement dans une dimension morale ce níest pas simplement prendre conscience de cette relationnalitÈ premiËre, car la prise de conscience níest encore quíintÈrieure, elle níest pas encore elle-mÍme relationnelle. Ce níest que lorsquíon entre effectivement en relation avec líautre que líon prend une attitude rÈellement Èthique. Il ne síagit plus alors díune interrogation sur ma relation ý autrui, mais díune interrogation dans la relation, un questionnement avec líautre. Cíest tout le processus de líinterrogation qui síen trouve modifiÈ.
RemËde
aux insuffisances de la morale
Le dialogue, en tant quíinstrument relationnel et communicationnel par excellence semble pouvoir remÈdier aux insuffisances de la rÈflexion morale. Dans le dialogue líinterrogation níest plus unilatÈrale, et je ne peux me soustraire aux questions gÍnantes. Le dialogue fait ainsi Èchec ý ma mauvaise foi car líinterlocuteur va mettre ý jour cette hypocrisie et devient en quelque sorte un garant supplÈmentaire-tout en níÈtant pas infaillible. Cíest prÈcisÈment ce que montre DostoÔevski, en confrontant son hÈros (Ch. VI) avec un tel dialogue. Raskolnikov dans un cafÈ surprend une conversation entre un Ètudiant et un officier ý propos de líusuriËre quíil projetait justement díassassiner. Un des interlocuteurs se demande si au nom de la justice on peut tuer un Ítre insignifiant et mauvais afin de donner ses biens aux pauvres. Il argumente au nom de la justice sociale, cherche une justification possible ý ce meurtre. Mais son interlocuteur par ses questions brise ce semblant díargumentation, empÍche líacteur moral de se mentir ý lui-mÍme, de crÈer ses propres illusions (cf. Annexe I).
Líautre níest plus alors seulement pensÈ, thÈmatisÈ, objectivÈ, il devient interlocuteur ý part entiËre. Dans líÈvaluation des consÈquences tout comme dans la dÈfinition mÍme de la situation de dÈpart. Comme J. Dewey le montre dans sa ThÈorie de líenquÍte, une situation níest jamais donnÈe díemblÈe, elle se construit. Mise en langage et pensÈe elle peut alors devenir problËme, question. Situation qui se constitue par la mise en commun des diffÈrents points de vue des acteurs, qui síinforment mutuellement. Une situation est donc un ensemble complexe, non pas seulement de faits matÈriels, mais de faits pensÈs et communiquÈs dans un langage, possÈdant ainsi dÈjý des significations. Lesquelles peuvent diffÈrer selon les acteurs en question. Une situation posant des problËmes moraux ne peut Ítre dÈfinie de maniËre totalement unilatÈrale. La dimension commune de líÈthique se construit ý partir de la relation interpersonnelle mÍme, líethos níÈtant pas un prÈdonnÈ, ý interprÈter, ou ý imaginer ý partir díune subjectivitÈ, mais une rÈalitÈ ý construire ensemble. Plus quíun simple thËme, la relation níest pas seulement ce dont on parle, mais ce ý partir de quoi líensemble des problËmes doit Ítre repensÈ. La relation se trouve Ègalement au centre de líinterrogation sur les normes. Car une norme morale níest jamais simplement une rÈponse ý la question ´que dois-je faire ?ª, une norme morale rÈgit díabord des relations entre personnes. Le sujet níest pas le seul but des normes morales, cíest la relation entre personnes qui est visÈe et prÈsupposÈe par les normes. Avant díÍtre les normes de mon action individuelle, les normes morales sont celles du vivre ensemble. Ce sont des rËgles portant sur le relationnel. Trop souvent líaction morale níest pensÈe que du point de vue du sujet. Líacteur moral se conforme ý certaines rËgles afin de correspondre ý ce quíil imagine Ítre un homme bon ou un juste, en perdant líhorizon relationnel qui gÈnËre ces normes et leur donne sens. Action qui nía plus alors pour but rÈel que la constitution de son propre Ítre. Parler de la relation níest pas encore la prendre en compte. Entrer dans une interrogation Èthique cíest commencer par admettre son insuffisance, sa limitation.
SpÈcificitÈ
de líinterrogation Èthique
Si líacteur moral síinterrogeait avant tout sur son action propre, líacteur Èthique, se doit de síinterroger avec ceux qui sont concernÈs par cette action. Ce níest pas seulement quíelle síouvre ý la relation, mais quíelle va se constituer ý partir de la relation dans une co-interrogation. Car la forme mÍme des questions ne peut plus Ítre dÈfinie de maniËre unilatÈrale. Comment síinterroger au sein díune relation ? Le dialogue seul permet une interrogation commune. O˜ les questions sont dÈfinies ensembles, et les solutions construites en commun. Faire líÈconomie du dialogue en morale, cíest encore síexposer ý la tentation de la mauvaise foi, mais aussi au rejet des actions pensÈes de maniËre unilatÈrale par ceux qui auront ý les subir.
MÍme dans la rÈflexion solitaire líinterrogation morale prend dÈjý la forme ñbien que tronquÈe- díun dialogue. Líacteur moral en effet imagine les diffÈrentes positions possibles, les arguments que chaque partie pourrait avancer. Mais líensemble des arguments entrant en jeu dans la dÈlibÈration se limite ý ceux que peut imaginer líacteur moral. Dans un dialogue rÈel, les arguments ne sont plus limitÈs ý ceux quíune seule des parties peut se reprÈsenter. Il síagit díun Èchange rÈel et non pas seulement imaginaire. Par líinterlocution, le discours ÈchangÈ, on accËde mutuellement aux points de vue et arguments de líautre. Si ce níest pas lý une garantie absolue quant ý la justesse des dÈcision prises en commun, cíest nÈanmoins un des ÈlÈments nÈcessaires pour une dÈlibÈration authentiquement Èthique, tenant compte des limites de chacun.
On trouve un tel exemple de dÈlibÈration dans Les Justes[3] un groupe de rÈvolutionnaires socialistes prÈpare líattentat du Grand duc Serge. En voyant des enfants accompagner le Grand duc, líun díeux (Yanek) renonce ý lancer sa bombe. Il síensuit une dÈlibÈration avec ses camarades, partagÈs entre líapprobation de son geste et la condamnation.
DÈlibÈration qui montre les diffÈrences de normes et de hiÈrarchisation de ces normes. Díun cÙtÈ ceux pour lesquels tout est permis au nom de la RÈvolution, de líautre ceux qui posent des limites. Stepan dÈfend la position selon laquelle au nom de la justice sociale tout est permis. Mais il síagit díune justice ý grande Èchelle. Sa vision est globale et ý long terme. Il ne pense pas au niveau individuel, mais gÈnÈral. Pour atteindre le bien, tout est permis, mÍme le mal. Ce qui compte cíest le bien du plus grand nombre. On peut dire que Stepan pense sur un modËle de type utilitariste. Par les questions ÈchangÈes sont Ègalement mises ý jour les motivations rÈelles des protagonistes. Le dÈsir de justice de Stepan níapparaÓt plus alors que comme une soif de vengeance. Les questions sans complaisance des interlocuteurs brisent ce miroir de la mauvaise foi. Le dialogue montre Ègalement que les protagonistes envisagent tous les consÈquences de líaction (le meurtre du grand duc et des enfants) sous un angle diffÈrent . Chacun ayant une vision propre. Pour Stepan si líon diffËre líattentat aucune occasion ne se reprÈsentera et de plus ils risquent de se faire prendre síils attendent davantage. Dora quant ý elle Èvalue les consÈquences morales, quelle sera líimage díun mouvement qui accepte de tuer des enfants innocents ?
Le thÈ’tre, de par la place quíil donne au dialogue et ý líinterlocution a ainsi depuis toujours ÈtÈ un des modes privilÈgiÈ pour mettre en scËne la complexitÈ du questionnement Èthique. Le processus de dialogue montre comment les visions diffÈrentes se confrontent et les horizons síÈlargissent. DÈcouvrir ce que pense líautre, cíest dÈjý modifier notre perception de la situation. Les situations sont vues de maniËre distincte et parfois mÍme radicalement opposÈes par les participants. Les valeurs convoquÈes ainsi que leur hiÈrarchisation diffËrent. Les figures de líacteur deviennent alors celles de choix Èthiques, de visions du monde. Mais ces diffÈrentes visions ne restent pas impermÈables les unes aux autres, de leur confrontation peuvent naÓtre de nouvelles perspectives, et surgir de nouveaux possibles, mais aussi des interdits et des limites.
F. Quinche, ATER, philosophie, Sorb. Nouvelle
ANNEXE I
´-(Ö)
voici ce que je te dirai. Cette maudite vieille, je la tuerais et la volerais
sans scrupule, ajouta avec feu líÈtudiant. (Ö)
-Permets-moi de te poser une question sÈrieuse, dit líÈtudiant avec chaleur.
Tout ý líheure naturellement, je plaisantais, mais regarde un peu :
díun cÙtÈ une vieille, malade, mauvaise, insignifiante, insensÈe et bÍte,
dont personne nía besoin et qui, au contraire, est nuisible ý tout le monde,
qui ne sait pas elle-mÍme pourquoi elle vit, et qui dËs demain mourra de sa
belle mort. Tu comprends ? Tu comprends ? (Ö)
-Ecoute la suite. De líautre cÙtÈ, de jeunes Ènergies toutes fraÓches, qui
pÈrissent inutilement sans soutien, et cela par milliers, et cela partout !
Il y a cent, mille bonnes úuvres ou bonnes initiatives quíon peut
entreprendre et mener ý bien avec cet argent que la vieille a vouÈ ý un
monastËre. Cent, mille existences peut-Ítre, mises sur la bonne voie, des
dizaines de familles sauvÈes de la misËre (..). Une seule mort, et cent vies
en Èchange, mais cíest de líarithmÈtique cela ! (Ö)
-Bien sšr elle est indigne de vivre, remarqua líofficier. Mais cíest
líordre de la nature.
-Ah mon ami, mais la nature, on la corrige et on la dirige. (Ö)
-Non, attends, toi : cíest moi qui te poserai une question.
Ecoute !
-Eh bien ?
-Eh bien, toi qui parles maintenant et fais si bien líorateur, dis-moi.
Est-ce que tu la tuerais, toi, la vieille, ou non ?
-Bien sšr que non. Je parle pour la justiceÖ ce
níest pas de moi quíil síagitÖ
-Eh bien, ý mon avis, si tu ne tíy dÈcides pas, toi, cíest quíil níy a
pas de justice lý-dedans. (Ö) ª
ANNEXE II, A. Camus (1949), Les Justes, Paris : Gallimard Folio nƒ 477, 1977
Retour de Kaliayev aprËs
avoir renoncÈ ý lancer la bombe : p. 56-61
´ KALIAYEV : ..Aidez-moi...
Je voulais me tuer. Je suis revenu parce que je pensais que je vous devais des
comptes, que vous Ètiez mes seuls juges, que vous me diriez si jíavais tort
ou raison, que vous ne pouviez pas vous tromper. Mais vous ne dites rien.
Dora se rapproche de lui, ý le toucher. Il les regarde, et, díune voix morne :
Voila ce que je propose. Si vous dÈcidez quíil faut tuer ces enfants,
jíattendrai la sortie du thÈ’tre et je lancerai seul la bombe sur la calËche.
Je sais que je ne manquerai pas mon but. DÈcidez seulement, jíobÈirai ý
líOrganisation.
STEPAN : LíOrganisation
tíavait commandÈ de tuer le grand-duc.
KALIAYEV : Cíest vrai. Mais elle ne míavait pas demandÈ díassassiner
des enfants.
ANNENKOV : Yanek a raison. Ceci níÈtait pas prÈvu.
STEPAN : Il devait obÈir.
ANNENKOV : Je suis le responsable. Il fallait que tout fšt prÈvu et que
personne ne pšt hÈsiter sur ce quíil y avait ý faire. Il faut seulement dÈcider
si nous laissons Èchapper dÈfinitivement cette occasion ou si nous ordonnons
ý Yanek díattendre la sortie du thÈ’tre. Alexis ?
VOINOV : Je ne sais pas. Je crois que jíaurais fais comme Yanek. Mais je
ne suis pas sšr de moi. (Plus bas.) Mes mains tremblent.
ANNENKOV : Dora ?
DORA, avec violence : Jíaurais
reculÈ comme Yanek. Puis-je conseiller aux autres ce que moi-mÍme je ne
pourrais pas faire ?
STEPAN : Est-ce que vous vous rendez compte de ce que signifie cette dÈcision ?
Deux mois de filatures, de
ANNENKOV : Dans deux jours, le grand-duc retournera au thÈ’tre, tu le
sais bien.
STEPAN : Deux jours o˜ nous risquons díÍtre pris, tu lías dit toi-mÍme.
KALIAYEV : Je pars.
DORA : Attends ! (A Stepan.) Pourrais-tu, toi, Stepan, les yeux
ouverts, tirer ý bout portant sur un enfant ?
STEPAN : Je le pourrais si líOrganisation le commandait.
(Ö)
DORA : Ouvre les yeux et comprends que líorganisation perdrait ses
pouvoirs et son influence si elle tolÈrait, un seul moment, que des enfants
fussent broyÈs par nos bombes.
STEPAN : Je níai pas assez de coeur pour ces niaiseries. Quand nous nous
dÈciderons ý oublier les enfants, ce jour lý, nous serons les maÓtres du
monde et la rÈvolution triomphera.
DORA : Ce jour-lý, la rÈvolution sera haÔe de líhumanitÈ entiËre.
ANNENKOV : Stepan, tout le monde ici tíaime et te respecte. Mais quelles
que soient tes raisons, je ne puis te laisser dire que tout est permis. Des
centaines de nos frËres sont morts pour quíon sache que tout níest pas
permis.
STEPAN : Rien níest dÈfendu de ce qui peut servir notre cause.
STEPAN : Des enfants ! Vous níavez que ce mot ý la bouche.
Ne comprenez-vous donc rien ? Parce que Yanek nía pas tuÈ ces deux-lý,
des milliers díenfants russes mourront de faim pendant des annÈes encore.
Avez-vous vu des enfants mourrir de faim ? Moi, oui. Et la mort par la
bombe est un enchantement ý cotÈ de cette mort-lý.
(..) NíÍtes-vous donc pas des hommes ? Vivez-vous dans le seul
instant ? Alors choisissez la charitÈ et guÈrissez seulement le mal de
chaque jour, non la rÈvolution qui veut guÈrir tous les maux, prÈsents et ý
venir. ª
___________________________________________________________________________________________________
[1] John Dewey (1938), Logique.
La thÈorie de líenquÍte. trad. G. Deledalle, Paris : PUF, 1967
[2]
F. DostoÔevski, Crime et Ch’timent,
trad. P. Pascal, Paris : Garnier Flammarion, Vol I, 1965, p. 67-68
[3] Camus (1949), Les
Justes, Paris : Gallimard Folio nƒ 477, 1977
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