CONFERENCE APFJ DU 13 NOVEMBRE 2003.

´ QUíEST-CE QUíUN TEXTE IDEOLOGIQUE ? ª  

par

  Eric Grillo

Mesdames, Messieurs,

Avant toute chose je souhaite remercier líAssociation de philosophie Francis Jacques, en la personne de sa PrÈsidente, Madame Monique Castillo, de míoffrir cette tribune pour venir vous parler ce soir díun sujet qui me tient ý cúur et míoccupe depuis quelques annÈes dÈjý ; je remercie Ègalement tous ceux qui me font líhonneur et líamitiÈ de braver líheure tardive pour venir partager quelques-unes de mes obsessionsÖ

Maintenant que nous sommes en rËgle avec les conventions et usages, venons-en ý ce qui nous rassemble ici ce soir ;

& 1

Je commencerai par une rectification concernant le titre de mon intervention, au risque peut-Ítre de dÈcevoir certaines attentes ; on vous a annoncÈ une communication ayant pour titre : ´ Le texte idÈologique ª. Cíest lý certes un programme allÈchant, mais par trop ambitieux. Car en accepter les termes supposerait quíý líheure o˜ je vous parle, je dispose díun cadre thÈorique et díun appareil conceptuel me permettant de caractÈriser, peut-Ítre de dÈfinir le texte idÈologique, de líidentifier sous ses multiples avatars, et díen dÈmonter les mÈcanismes variÈs. Bref, se serait tenir pour aboutie une recherche qui en est encore ý se construire. Je ne nie pas que ma recherche soit explicitement orientÈe vers la mise en place díun tel cadre, mais jíen suis encore ý le chercher. Voilý pourquoi, lorsquíon mía priÈ de choisir un thËme pour la causerie de ce soir, ma proposition Ètait plus prudente : non pas ´ Le texte idÈologique ª, mais ´ Quíest-ce quíun texte idÈologique ? ª. Non pas une affirmation donc, mais une question, ý instruire ensemble si, aprËs míavoir entendu, vous me faites la gr’ce de vos remarques critiques. Sur un point cependant vos attentes ne seront pas dÈÁues : il sera bien question du texte idÈologique, non pas toutefois en tant que ´ donnÈ ª, mais en tant quíobjet ý construire, ou plutÙt devrais-je dire, ý reconstruire.

Pour la clartÈ de líexposÈ, et pour tenir le temps qui míest imparti, jíadopterai une dÈmarche en quelque maniËre rÈgressive ; je partirai des rÈponses que líon produit usuellement ý la question posÈe, et je tenterai de les situer dans la cartographie complexe de la critique de líidÈologie telle que Marx lía inaugurÈe en 1845 ; je míefforcerai díen indiquer dans chaque cas les attendus, les prÈsupposÈs, les limites. JíespËre ce faisant Ítre en mesure de faire sentir la nÈcessitÈ díen venir ý une caractÈrisation rÈsolument discursive et textologique de líidÈologie, et montrerai par quels dÈplacements on y parvient, quel appareil conceptuel la sous-tend, enfin en quoi cette nouvelle approche permet de donner une rÈponse ý la fois plus prÈcise et plus opÈratoire ý la question ´ Quíest-ce quíun texte idÈologique ? ª.

& 2

Partons donc, cíest de bonne mÈthode en philosophie, du sens commun ; ý la question ´ Quíest-ce quíun texte idÈologique ? ª, la rÈponse la plus usuelle consiste ý dire :

(R1) : Est idÈologique un texte qui ´ avoue ª ou qui ´ signale ª, parce quíil síen fait líÈcho, le reflet ou le relais, un certain ´ ancrage idÈologique ª, cíest-ý-dire son appartenance tacite ou explicite, assumÈe ou contestÈe, ý un certain systËme de reprÈsentations ou de croyances.

T’chons de prÈciser quelque peu cette premiËre caractÈrisation ; ce qui frappe díabord, cíest son caractËre fort peu problÈmatique en apparence ; de fait, un texte níest pas une entitÈ autonome et autosuffisante flottant dans quelque ciel des idÈes ; Parler de texte idÈologique, au sens de (R1), cíest alors tout simplement dire ou reconnaÓtre quíun texte, que tout texte, participe ý et dans une certaine mesure procËde de, un certain systËme de reprÈsentations ; mais peut-il en Ítre autrement ? åuvre díun auteur sans doute, un texte est aussi le produit díun lieu et díun temps : il prend place dans un champ de problËmes, est fonction díun certain Ètat des savoirs, appartient ý une sÈrie textuelle donnÈe, bref, il síenlËve sur un arriËre plan avec lequel, si original et singulier soit-il, il ne saurait rompre tout lien. 

Du coup, en rester lý apparaÓt peu satisfaisant ; car cette premiËre rÈponse, si elle ne semble pas faire difficultÈ, risque fort cependant díapparaÓtre triviale : níest-elle pas simplement une autre maniËre díaffirmer, avec Hegel, ´ quíen ce qui concerne líindividu, chacun est le fils de son temps ? ª ; Sans doute  níy a-t-il pas de pensÈe sans prÈsupposÈs, et le ´ lieu ª dío˜ líon parle, cíest-ý-dire le cadre prÈsuppositionnel,  axiologique et catÈgorial sous la juridiction duquel la pensÈe se dÈtermine et se forme, síil est toujours situÈ, et par consÈquent toujours partiel et partial, ne laisse pas díÍtre coextensif ý la pensÈe. Appelons ce cadre ´ idÈologique ª, comme aucun texte ne saurait faire quíil ne síy ancre, parler de ´ texte idÈologique ª relËve du pur plÈonasme ; produire un texte, cíest prendre part, fšt-ce ý son corps dÈfendant, ý la vie de líidÈologie, quelle que soit par ailleurs la position que le texte affiche ý líÈgard de cet arriËre-plan.

 Mais ne pourrait-on tenter de rendre moins triviale cette premiËre rÈponse ? Cíest assurÈment ce ý quoi síemploie Louis Dumont, qui parvient, dans une sÈrie de travaux (77, 83, 91)[1], ý donner de ´ líancrage ª une conception moins naÔve ; Le dÈplacement majeur quíil opËre consiste ý renvoyer le texte moins ý un systËme de reprÈsentations constituÈes (une idÈologie au sens courant), quíý ce quíil nomme une mÈta-reprÈsentation constituante. Pour mieux comprendre ce dont il síagit, suivons un temps Dumont, dans líanalyse quíil consacre ý ce quíil nomme ´ líidÈologie Èconomique de líoccident moderne ª, dont il entreprend de suivre la mise en place de Quesnay ý Marx ; il montre que tout y est dominÈ et au moins en partie dÈterminÈ par la mÈta-reprÈsentation constituante que constitue líindividualisme, cíest-ý-dire líaffirmation du primat inconditionnel et de la valeur absolue de líindividu, affirmation totalement ÈtrangËre aux conceptions (idÈologies) traditionnelles de type holistique. Tout, dans la pensÈe Èconomique moderne, semble rÈpondre de cet ´ ancrage ª individualiste : quíil síagisse de la dÈfinition de la richesse comme rapport aux biens plutÙt quíaux personnes ; de la thÈorisation juridico-politique du contrat, pour penser líÈmergence díun ordre, quíil soit Èconomique ou politique ; ou quíil síagisse enfin de líharmonisation des intÈrÍts individuels divergents par le simple jeu de la concurrence sur le libre marchÈ, tout cela ne se comprend que sous la prÈsupposition quíau commencement est líindividu, conÁu et fonctionnant ý la fois comme objet, comme concept et comme valeur.

& 3

Soit alors ý caractÈriser plus avant avec Dumont cette mÈta-reprÈsentation ; ses deux traits majeurs sont : a) díÍtre un ´ englobant ª, et b) díÍtre ´ toujours-dÈjý-lý ª par rapport ý tout ce qui peut se dire, se faire ou se penser. Elle dessine, pour un lieu, un temps et une communautÈ donnÈe, rien moins que les contours du pensable, et elle informe le penser, sans jamais toutefois devenir elle-mÍme objet de pensÈe. Elle níest pas exactement ce quíon pense, ni mÍme ce ý quoi on pense, mais quelque chose comme ce ´ dans quoi ª on pense. Ce qui signifie quíon ne pense, mieux, quíon ne saurait penser, que sous la juridiction de cette mÈta-reprÈsentation, cíest-ý-dire avec elle, ou contre elle, mais certainement pas sans elle.

Risquons pour líillustrer un autre exemple, qui níest pas de Dumont, mais qui autorise me semble-t-il la transposition : je pense au geste de ParmÈnide, et au grand clivage quíil instaure dans líhistoire de la philosophie : penser, dit ParmÈnide, cíest prendre position sur la question de líÍtre, en prenant explicitement le parti de líÍtre. DËs lors, deux voies se dessinent qui vont se partager, et pour longtemps, le territoire de la philosophie : avec ParmÈnide, cíest la voie de la philosophie dÈfinie comme ontologie, cíest-ý-dire comme un dire de líÍtre ; contre ParmÈnide : cíest líoption des Sophistes qui rÈpliquent ý líontologie des philosophes par une logologie o˜ líÍtre níest plus considÈrÈ que comme effet du dire (Cassin, 95)[2].

& 4

Les exemple choisis sont suffisamment disparates quant ý leur objet et ý leur contexte díoccurrence pour donner tout son crÈdit et tout son poids ý la position de Dumont ; mais ils sont de nature ý en montrer aussi certaines limites, certaines difficultÈs, dont la principale me semble Ítre celle-ci :  si, comme le montre Dumont, líidÈologie est bien de líordre de la mÈta-reprÈsentation constituante, si, comme il le dit, elle rassemble ´ tout ce qui est cru, pensÈ et agi ª en un lieu, un temps et pour une communautÈ donnÈe, alors il ne saurait finalement y avoir de textes quíidÈologiques. Si penser cíest toujours et nÈcessairement penser ´ dans ª ce cadre que constitue pour chacun, en tant que fils de son temps, la mÈta-reprÈsentation constituante qui identifie une culture en sa particularitÈ et ses caractËres, alors on avoue sinon líidentitÈ, du moins la co-extensivitÈ du culturel, du symbolique et de líidÈologique. Mais la question se pose alors de savoir quel usage faire díun tel concept (díidÈologie) ? Victime de sa propre extension, il devient ÈpistÈmologiquement fragile, parce que peu opÈratoire, faute de parvenir ý Ítre vÈritablement discriminant. Devenu purement descriptif ý force de ne pas vouloir Ítre polÈmique, le concept se dissout par brouillage des frontiËres, et sa portÈe critique síen trouve considÈrablement affaiblie.

Risquons un bilan : en un premier sens (R1), un texte peut Ítre dit idÈologique par son ´ ancrage ª, cíest-ý-dire sa dÈpendance ý líÈgard díune mÈta-reprÈsentation constituante qui constitue comme son ´ milieu ª díÈmergence ; mais líextension virtuellement illimitÈe du champ idÈologique dans cette premiËre acception du terme (mÈta-reprÈsentation constituante) aboutit ý un brouillage des frontiËres (idÈologique = culturel = symbolique) qui a pour corrÈlat ÈpistÈmologique le faible pouvoir discriminant du concept ; en ce premier sens, tout texte peut Ítre dit idÈologique, comme on dirait quíil porte la marque de son contexte díoccurrence et de ses conditions de productions. Sans doute la qualification ´ díidÈologique ª est-elle ici toujours vraie, mais elle est faiblement critique, ne faisant quíattirer líattention sur la relativitÈ et líhistoricitÈ constitutives de toute pensÈe.

& 5

Venons-en alors ý la seconde rÈponse ; elle se formule comme suit :

(R2) : Est idÈologique un texte qui formule et en partie rÈalise (ou contribue ý rÈaliser) un programme idÈologique ; corollaire : est idÈologique un programme qui vise ý imposer un systËme de reprÈsentations ou un rÈseau de significations, au dÈtriment díun autre, ou de tous les autres. 

Avec cette rÈponse on le voit, le concept díidÈologie commence ý changer de nature ; de descriptif quíil Ètait, il est devenu polÈmique. Car cette rÈponse nous installe díentrÈe de jeu dans la catÈgorie de la lutte : lutte pour la reconnaissance, lutte pour la prÈsÈance, lutte pour la domination, pour autant toutefois que cette lutte engage et / ou inclut une dimension linguistique, discursive, textuelle. Convergent ici ý líÈvidence tout un rÈseau díinfluences o˜ se reconnaissent la thÈorie marxienne de la mystification, la thÈorie gramscienne de líhÈgÈmonie, la thÈorie althusserienne de la reproduction, rÈunies dans la position stantard quíassument aujourdíhui les Cultural Studies. Car on reconnaÓt aisÈment dans (R2) les positions chËres ý Geertz[3] et ý ses multiples Èpigones : la production symbolique (toute production symbolique) est le lieu et líenjeu díun  combat pour la dÈfinition du ´ rÈel ª (struggle for the real), combat qui passe nÈcessairement par une politique du sens (politics of meaning) : cíest en imposant des significations quíon parvient ý imposer une certaine reprÈsentation / dÈfinition du ´ rÈel ª, o˜ síaffirment les clivages et se dessinent les rapports de force gouvernant les pratiques, les conduites et les productions symboliques aussi bien.

& 6 

Peut-on dire en ce sens que tout texte est idÈologique ?  Dans une certaine mesure oui, et cíest explicitement la position des tenants des Cultural Studies (et de quelques autres), avec des arguments qui, ý y bien regarder, nous ramËnent au plus prËs de la conception prÈcÈdente. Cíest le cas notamment de celui qui affirme que les significations quíon tente díimposer ne sont jamais (et ne sauraient Ítre) neutres, purs reflets díun rÈel qui serait toujours dÈjý lý, et quíil níy aurait quíý dÈvoiler. Car les significations que nous produisons sont gouvernÈes par un (des) systËme(s) de rËgles sous-jacent(s) (patterns of prefered meanings (Hall)) o˜ líon peut aisÈment reconnaÓtre quelque chose comme líÈquivalent discursif des mÈta-reprÈsentations constituantes ÈvoquÈes tout ý líheure et qui, comme elles, Èchappent au contrÙle et mÍme ý la conscience des sujets parlants, quoiquíelles biaisent systÈmatiquement la valeur et la portÈe des significations produites, et du mÍme coup les reprÈsentations que les hommes se font de leur ´ rÈalitÈ ª. En ce sens, il y a toujours plus dans ce que je dis que ce que je voulais dire, et dans cet excËs síavouent comme malgrÈ moi mes ´ ancrages ª idÈologiques.

Mais il y a plus. En nous installant dans la catÈgorie de la lutte, cette conception de líidÈologie rend la question de la signification coextensive de la question du pouvoir ; dans cette vue, le ´ rÈel ª, le ´ monde comme il va ª níest jamais que le corrÈlat, la contrepartie ´ objective ª de la version quíen donne un certain discours dominant, celui prÈcisÈment qui est parvenu ý se rendre dominant. Et le caractËre ´ naturel ª de cette conception du monde (celle que nous donne aujourdíhui la science par exemple) níest nullement le signe ou líindice díune quelconque adÈquation de la reprÈsentation au rÈel, mais simplement líindice de la redoutable efficacitÈ díun systËme díemprise.     

On observe alors quíun dÈplacement síest opÈrÈ ; si, ici encore, on est finalement conduit ý admettre que tout texte est idÈologique, cíest dÈsormais en deux sens et pour deux raisons : díun cÙtÈ parce que ses conditions de production (mÈta-reprÈsentation constituante et /ou systËme de rËgles sous-jacent) nous Èchappent toujours en partie ; díun autre cÙtÈ parce que líadhÈsion quíil suscite, quelles quíen soient par ailleurs líÈtendue et la durÈe, níest jamais que le fruit passager díun certain Ètat des forces en prÈsences.

& 7

A líendroit de cette conception, on peut toutefois Èmettre un certain nombre de rÈserves.

PremiËre rÈserve : elle concerne líassignation explicite et principielle de toute production symbolique ý un champ idÈologique conÁu comme dÈfini par líaffrontement de conceptions rivales du rÈel, dans une lutte perpÈtuelle pour la domination ; or on observe ici pour le moins une double rÈduction : 

a)      rÈduction du politique ý la seule dimension du pouvoir, quand le politique est aussi, et au moins autant, un rapport au lÈgal ;

b)      rÈduction du pouvoir ý la domination, quand le pouvoir est aussi, et peut-Ítre surtout ´ capacitÈ de líhomme ý agir, et ý agir de faÁon concertÈe ª (Arendt) ;

DeuxiËme rÈserve : líassignation du symbolique ý líidÈologique induit ici une politisation du sens, voire une politisation du pensable, dont on peut contester la gÈnÈralitÈ ; affirmer sa diffÈrence ne revient pas toujours ý prendre le pouvoir (le Positivisme Logique nía finalement rÈduit au silence ni la mÈtaphysique, ni la thÈologie) et tout ce qui en vient ý síimposer dans líordre du savoir et / ou de la culture ne le fait pas nÈcessairement sur le registre et sur le mode de la prise de pouvoir. Il serait douteux par exemple díaffirmer que síil níy a plus aujourdíhui de physiciens aristotÈliciens, cíest pour de simples raisons de ´ politique du sens ªÖ

TroisiËme rÈserve : en faisant de la production symbolique une activitÈ Èminemment polÈmique, agonistique et politique, cette conception assigne la production du sens aux deux et seules modalitÈs exclusives de la reproduction ou de la dissidence ; comme si tout affrontement ne pouvait dÈboucher que sur la victoire de líun ou de líautre. Or, ne pourrait-on concevoir une controverse fÈconde dont le rÈsultat ne serait pas la rÈduction de líun au profit de líautre, mais quelque chose comme leur commun dÈpassement dans une position inÈdite et radicalement neuve ? (songeons ý la fin du Protagoras par exemple) ; ý trop majorer la dimension politique, ne se prive-t-on pas des moyens de reconnaÓtre líinnovation ?Ö

DerniËre rÈserve : ý nouveau nous sommes tenus de concÈder ici que tout texte est idÈologique. Le concept demeure en cela faiblement discriminant ; díautant que líaffrontement des significations ou des conceptions du rÈel restant polarisÈ et qui plus est, indexÈ aux ´ prÈfÈrences ª des protagonistes (cf. les ´ prefered meanings ª de Hall), la dÈmarcation, si elle opËre, ne saurait Ítre quíaxiologique : líidÈologie, cíest alors simplement le discours de líautre. Mais, dans la mesure o˜ par hypothËse toute production symbolique procËde selon les mÍmes principes et avoue donc les mÍmes dÈpendances, il en rÈsulte que la critique de líidÈologie ne peut plus prendre díautre allure que celle de la construction díune contre-idÈologie.    

& 8

Faisons le point ; les deux rÈponses que nous avons envisagÈes jusquíici se trouvent  clairement renvoyÈes dos ý dos ; quíon la pense comme mÈta-reprÈsentation constituante ou comme systËme de rËgles gouvernant la production symbolique, líidÈologie dans les deux cas devient coextensive ý la pensÈe mÍme, qui ne peut plus alors síeffectuer que dans líidÈologie (sens 1) ou que se dÈterminer comme idÈologie (sens 2). De proche en proche, cíest líensemble du pensable, et des productions culturelles qui le rÈalisent, qui deviennent de simples modalisations de líidÈologique, ses ´ diffÈrents langages ª aurait dit Marx. Le concept díidÈologie acquiert alors une extension indÈfinie qui le rend faiblement discriminant ; car si on est consÈquent, pour chacune des conceptions proposÈes, on doit admettre que si dÈmarcation il y a, elle ne saurait Ítre conÁue que comme interne au champ idÈologique, et ne saurait par consÈquent Ítre quíaxiologiquement fondÈe ; mais alors, loin díopposer líidÈologie ý ce qui níest pas elle, on ne peut plus quíopposer une idÈologie ý une autre, le dÈpart lui-mÍme ne pouvant se penser que dans la catÈgorie de la lutte pour la domination. Avec pour consÈquence quíalors on affirme líÈquivalence de fait de toute production symbolique avec toute autre (o˜ líon reconnaÓt la conception rortyenne du relativisme comme ethnocentrisme, et de la vÈritÈ comme solidaritÈ)[4], les clivages ne pouvant Ítre justifiÈs par aucune autre raison quíaxiologique (dÈterminÈs par exemple par le type díintÈrÍts que líon sert, en accord avec notre communautÈ díappartenance, selon Rorty encore) et / ou politique (dans la version des Cultural Studies).

& 9

Ce sont lý des consÈquences contre lesquelles pour ma part je míinscrits en faux, et ma recherche, en ce point hÈritiËre des travaux de Canguilhem, vise explicitement ý placer le problËme de líidÈologie sur le terrain de líÈpistÈmologie, cíest-ý-dire ý poser la question de líidÈologie en termes de dÈmarcation.

Je concËde avec Dumont que toute production symbolique tÈmoigne de son appartenance et de sa relative dÈpendance ý líendroit díune mÈta-reprÈsentation constituante dont aucun penseur individuel ne saurait prÈtendre síabstraire. Et je concËde aux tenants des Cultural Studies et ý leurs Èpigones quíen toute production symbolique il entre une dimension stratÈgique, Èventuellement politique. Mais je tiens Ègalement que cela seul ne suffit pas ý disposer du problËme de líidÈologie, et quíil convient de le dÈplacer sur un autre terrain si líon veut donner du concept une caractÈrisation qui soit ÈpistÈmologiquement opÈratoire. Ce nouveau terrain, vous líaurez pressenti, sera pour moi celui des discours et des textes.

A nouveau, certains dÈplacements sont ý opÈrer ; Díabord, il síagit de ne plus seulement considÈrer les discours et les textes comme un simple plan de manifestation pour líidÈologie, comme cíest le cas dans les approches antÈrieures, o˜ líon voit bien que si les discours et les textes portent la trace de líidÈologie, ses ressorts ultimes toutefois níen relËvent pas. Il síagit pour moi au contraire de considÈrer les discours et les textes comme un vÈritable plan díorganisation, sur lequel, ý certaines conditions, líidÈologie Èmerge. Mais, dira-t-on,  plan díorganisation de quoi ? De la sÈmiosis, ou mieux, de la signifiance. Mais níanticipons pas.

Car dÈplacement ne veut pas dire rupture, et il síagit Ègalement pour moi de ne pas rompre tout lien avec ce que les approches antÈrieures ont Ètabli qui, bien quíincomplet et sans doute insuffisant, ne laisse pas de devoir Ítre pris en compte, dans son ordre. Pour tenter de tenir ensemble ces deux exigences, je propose de distinguer, sinon trois concepts, du moins trois dimensions du concept díidÈologie.

La premiËre (idÈologie-I) correspond ý ce niveau mÈta-reprÈsentationnel quíavec Dumont je tiens pour non Èliminable ; mais sans perdre de vue, ainsi quíil lía soulignÈ, que ce niveau níest jamais saisi ou thÈmatisÈ comme tel ; il affleure plutÙt dans les productions discursives et textuelles ý quoi il donne lieu, et qui en sont comme des spÈcifications ý la fois nationales et sectorielles. SpÈcifications nationales díabord, car on peut, comme Dumont síy emploie, distinguer un individualisme franÁais díun individualisme allemand, par exemple, comme autant de variantes et díaccommodations possibles díune seule mÈta-reprÈsentation constituante ; SpÈcifications sectorielles ensuite, parce que cette mÈta-reprÈsentation affleure en les informant dans des discours et des textes relevant des champs les plus divers : pensÈe Èconomique certes, mais Ègalement philosophique, juridique, politique etc.

Cíest ici, au niveau des spÈcifications nationales et sectorielles díune mÈta-reprÈsentation constituante, que le concept díidÈologie (idÈologie-II) síenrichit et acquiert sa charge polÈmique, en mÍme temps que sa dimension politico-stratÈgique : dans la pluralitÈ des spÈcifications ý quoi une mÈta-reprÈsentation donne lieu, il síagit de savoir laquelle va líemporter, au terme de ce quíon pourrait nommer un ´ conflit des spÈcifications ª dont le ressort ultime demeure axiologique, et dont le cours, dans les termes o˜ il est usuellement dÈcrit, relËve díune vÈritable logomachie.

Sans doute doit-on honorer ces dimensions, mais on peut, et ý mon sens on doit pousser plus avant líanalyse. En faisant valoir, en particulier, que les spÈcifications nationales ou sectorielles díune mÈta-reprÈsentation sont elles-mÍmes passibles de spÈcifications cette fois-ci rÈsolument discursives ou textuelles ; il est clair par exemple que la pensÈe Èconomique o˜ Dumont traque les affleurements de líindividualisme constitutif de líidÈologie de líoccident moderne renferme en son sein (et se rÈalise au travers dí) une multitude de discours et de textes de statuts divers et nullement homogËnes ; on ne peut par exemple mÈconnaÓtre que le segment de pensÈe Èconomique que Dumont analyse tÈmoigne dÈjý de telles distinctions, puisquíon passe, de Quesnay ý Marx, de ce qui níest encore quíune mÈtaphysique Èconomique ý ce qui commence ý síordonner comme une vÈritable science Èconomique. Or, ce sont lý des distinctions qui chez Dumont restent tout ý fait inopÈrantes, comme en tÈmoigne le rassemblement des contributions quíil analyse sous la commune banniËre de ´ líidÈologie Èconomique ª. Il me semble pourtant quíelles attirent líattention sur une autre dimension de líidÈologie (idÈologie-III), proprement discursive et textuelle celle-lý, o˜ díautres clivages pourraient apparaÓtre, qui ne seraient plus rÈductibles ý de simples choix axiologiques, ou ý de simples options stratÈgiques. Si líensemble des textes qui rÈalisent en la spÈcifiant une mÈta-reprÈsentation donnÈe ne sont pas homogËnes, il níy a pas lieu de tenir quíils devraient Ítre Èquivalents en statut, en valeur et en portÈe. Et si on peut faire Èmerger dans la pensÈe Èconomique (mais ailleurs aussi sans doute) quelque chose comme une mÈtaphysique Èconomique, distincte díune science Èconomique, pourquoi ne pourrait-on y faire Èmerger Ègalement une idÈologie Èconomique, qui ne serait rÈductible ni ý líune, ni ý líautre ? 

& 10

Allons plus loin : en adoptant un point de vue rÈsolument discursif et textuel (et non plus ÈpistÈmique) sur líidÈologie, ne pourrait-on mettre en place une critÈriologie qui serait telle que, pour un ensemble donnÈ de discours et de textes relevant díun secteur donnÈ, on puisse dÈcider, au-delý des distinctions de type et de genre, ceux qui relËvent de líidÈologie et ceux qui níen relËvent pas ? Ma recherche síest b’tie sur la conviction que la rÈponse ý cette question pouvait Ítre affirmative, et que parvenir ý líÈtablir serait du mÍme coup nous mettre en possession díun concept díidÈologie conforme ý nos souhaits, cíest-ý-dire rendu ÈpistÈmologiquement opÈratoire díautoriser une approche de líidÈologie en termes de dÈmarcation.  

& 11

  Cíest ici que ma recherche reprend et prolonge dans son ordre deux des avancÈes majeures que la philosophie contemporaine doit ý Francis Jacques, la thÈorie de la signifiance en philosophie du langage, prolongÈe en direction díune textologie gÈnÈrale et comparÈe en philosophie du texte. Jíindiquerai simplement ici, trop rapidement sans doute, comment les perspectives ouvertes par Francis Jacques rendent possible líÈmergence díun concept renouvelÈ díidÈologie, susceptible de satisfaire les exigences que la critique des conceptions antÈrieures nous a permis de mettre au jour, et de fournir une rÈponse inÈdite, ý la fois plus complËte  et plus prÈcise, ý la question initiale. Je líindiquerai díabord, avant díentreprendre de líÈlucider, de la fonder, et díen Èvaluer la portÈe et les limites.

(R3) : Est idÈologique un texte qui dÈploie un rÈgime anomal de signifiance, cíest-ý-dire qui introduit dans la signifiance des Ècarts qui sont tels que le propos ou líobjectif du texte concernÈ subvertit la fin du type de texte dont il relËve ou prÈtend relever. Il signifie autrement, parce quíil sert díautres fins que celles quíil avoue, et en cela il avance masquÈ. En ce sens, on peut soutenir que tout texte níest pas idÈologique, et trouver, dans une analyse fine des conditions de la signifiance indexÈes ý un type de texte, quelque chose comme un critËre, ý tout le moins un principe de dÈmarcation qui ne soit plus strictement extrinsËque (i.e. relevant de choix axiologiques ou stratÈgiques) mais proprement interne au fonctionnement mÍme de texte.

& 12

Pour expliciter et fonder cette rÈponse, le plus simple me semble-t-il est de donner une vision synthÈtique de líappareil conceptuel et de líordre des raisons qui gouvernent la critique discursive et textuelle de líidÈologie que jíentreprends, dans la mouvance de la philosophie de Francis Jacques, en vue de promouvoir un concept ÈpistÈmologiquement opÈratoire de líidÈologie.

Tout part de líassomption que líhomme se caractÈrise par une double compÈtence, sÈmiotique (jíaime mieux dire communicationnelle) díun cÙtÈ, et interrogative de líautre. Líhomme parle, cíest-ý-dire communique au moyen de systËmes de signes, et il pense, cíest-ý-dire quíil interroge. Cette double compÈtence est ý son tour doublement dÈterminÈe dans sa rÈalisation : par les conditions gÈnÈrales de la signifiance díun cÙtÈ, et par les grandes structures interrogatives de líautre.

Ces structures interrogatives, qui sont comme les grandes modalitÈs selon lesquelles se dÈploie líinterrogativitÈ constitutive de la pensÈe, (on níinterroge pas de la mÍme maniËre en thÈologie, en philosophie, en science ou en poÈsie) dÈterminent les diffÈrents types de texte, donc chacun, par líadoption díun dispositif catÈgorial particulier, dÈploie un questionnement spÈcifique et original.

Ce questionnement ý son tour, síeffectue selon un certain mode de signifiance, dÈterminÈ par líadjonction aux condition gÈnÈrales de la signifiance, de contraintes additionnelles propres au type de texte concernÈ. Ce mode de signifiance, indexÈ ý un type de texte, (ci-aprËs mS(T)) qui modalise la signifiance gÈnÈrale aux exigences et contraintes propres ý un type de texte, selon sa structure interrogative, se dÈploie ý son tour selon diffÈrents rÈgimes.

Le rÈgime normal ou rÈgulier (qui est fixÈ pour chaque type de texte par les textes canoniques ou prototypiques qui en fixent la norme en líinstanciant) correspond au degrÈ zÈro de la signifiance discursive et textuelle propre ý un type donnÈ de discours ou de texte, et peut Ítre dÈfini comme la satisfaction minimale des conditions et contraintes propres au mode de signifiance concernÈ. Cette satisfaction minimale est ý son tour caractÈrisÈe en termes de congruence, dÈfinie sur chacun des axes de la signifiance ; on distinguera alors :

La congruence sÈmiotique díabord, (axe de la diffÈrence), ou minimum requis pour quíune sÈquence de signes soit une expression acceptable relativement ý mS(T) ; (ex : ´ Nous dÈcrÈtons que 2+2 = 4, parce que tel est notre bon plaisir ª níest pas un ÈnoncÈ acceptable en mathÈmatiques, mais le serait en littÈrature par exemple) ;

La congruence sÈmantique ensuite (axe de la rÈfÈrence), ou minimum requis pour que líexpression ait un contenu informatif assignable, et de nature appropriÈe, cíest-ý-dire rendant les objets manipulables selon les opÈrations appropriÈes, et líÈnoncÈ Èvaluable, selon les procÈdures propres ý mS(T) ;  (ex : quand NoÎl dÈfinit la lumiËre ´ le mouvement luminaire des corps lumineux, cíest-ý-dire luminescents ª, non seulement líÈnoncÈ est disqualifiÈ en tant que dÈfinition, puisquíil donne le definiendum dans le definiens, mais il níindique de surcroÓt aucune opÈration par laquelle, sous son contrÙle, la nature ou le comportement de la lumiËre pourraient Ítre conceptuellement ou techniquement analysÈs ; en cela, son ÈnoncÈ ne saurait Ítre tenu pour un ÈnoncÈ scientifique, bien que par son contexte díoccurrence, il revendique explicitement ce statut) ;

La congruence pragmatique enfin, (axe de líinterlocution), ou congruence communicationnelle (minimum requis pour que líexpression soit un ÈnoncÈ admissible (i.e. pertinent et appropriÈ) selon mS(T)) ; (ex : quand Pascal rappelle ý NoÎl quíen physique ´ nous ne faisons aucun fondement sur les autoritÈs ª, il ajoute : ´ si bien que si les auteurs que vous allÈguez disaient quíils ont vu ces petits corps ignÈs, mÍlÈs parmi líair, je dÈfËrerais assez ý leur sincÈritÈ et ý leur fidÈlitÈ, pour croire quíils sont vÈritables, et je les croirais comme historiens ; Ö ª (ce qui signifie que le tÈmoignage nía pas valeur de preuve en physique)Ö ;

Le tout sous la juridiction de la congruence interrogative (minimum requis pour que líexpression contribue ý líÈlaboration effective díun savoir (information) minimal(e) et minimalement partagÈ(e), conforme ý la fin du type de texte / discours concernÈ) ;

DËs lors, le rÈgime anomal de la signifiance peut Ítre caractÈrisÈ comme / par líoccurrence díun Ècart ou díune distorsion dans le fonctionnement rÈgulier de mS(T) ; et les Ècarts possibles Ètant de diffÈrente nature, le rÈgime anomal de la signifiance admettra plusieurs versions, selon prÈcisÈment que líÈcart (les Ècarts) introduit(s) est (sont) compatible(s) ou incompatible(s) avec les exigences du type de texte concernÈ ;

Un Ècart reste compatible avec mS(T) aussi longtemps que la congruence interrogative est prÈservÈe ;  la version anomale de mS(T) quíil entraÓne est alors dite irrÈguliËre ou altÈrÈe, et l'Ècart prend valeur heuristique (ex : insertion de la fable ou du mythe dans líentretien chez Platon ; preuves de líexistence de Dieu disposÈes more geometrico dans les rÈponses aux secondes objections de Descartes), valeur stylistique (ex : du traitÈ ý líenquÍte chez Hume ?), valeur ludique (ex : parodie littÈraire du texte scientifique chez Perec) ou valeur rhÈtorique (ex : Dialogue chez GalilÈe) ;  

Quant la congruence interrogative níest pas prÈservÈe, líÈcart níest plus compatible avec mS(T), et la version anomale qui en rÈsulte en constitue alors une subversion (de mS(T)) ; dans ce cas, líÈcart acquiert une valeur idÈologique.

Il en rÈsulte que líidÈologie níest pas le non-sens, mais la subversion des exigences et contraintes du mode de signifiance propre ý un type de texte donnÈ, subversion produite par líintroduction díÈcarts qui interviennent sur les diffÈrents plans de congruence ci-dessus recensÈs, quand leurs effets cumulÈs entraÓnent une rupture de la congruence interrogative .    

& 13

Il resterait ý dire quelques mots sur la portÈe et les limites de la prÈsente construction ; quand le bel enthousiasme de la jeunesse míenvahit encore parfois, je me plais ý y lire la promesse d'une thÈorie gÈnÈrale, unifiÈe et intÈgrÈe de líidÈologie, qui ne craindrait plus de se placer sur le terrain de líÈpistÈmologieÖ

Mais il se fait tard, et je níai dÈjý que trop abusÈ de votre patience et de votre bienveillance ; je ne ferai donc pas avec vous ce soir le chemin qui va de la promesse faite ý la promesse tenue. Quíil me suffise díen avoir indiquÈ la voie, et díen avoir laissÈ entrevoir peut-Ítre la possibilitÈ.

Je vous remercie.                                                                                               Eric Grillo, philosophe, MC Sorbonne Nouvelle (Paris III)


[1] Louis Dumont, (1977) Homo Aequalis I, Paris, Gallimard ; (1983) Essais sur líindividualisme, Paris, Seuil ; (1991) LíidÈologie Allemande (Homo Aequalis II) ; Paris, Gallimard.
[2] Barbara Cassin, 1995, Líeffet Sophistique, Paris, Gallimard.
[3] Clifford Geertz (1986) The Interpretation of Culture, Basic Books ;
[4] Richard Rorty (1990), Science et SolidaritÈ, Combas, LíEclat.

  Accueil  Oeuvres Dialogiques    DiffÈrence et subjectivitÈ      Espace logique de l'interlocution   L'autre visible  Ecrits anthropologiques    De la textualitÈ   Biographie   Articles sur F.J  Articles   Parcours  Recensions en ligne