recension parue dans la revue de psychologie sociale L'Orientation scolaire et professionnelle, INETOP-CNAM, Paris, DÈc. 2003 / vol. 32 / nƒ4, pp. 731-734.
Ce
livre rÈunit la plupart des textes prÈsentÈs en septembre 2000, lors du
colloque de Cerisy sur líúuvre de Francis Jacques (F.J.). Líouvra‚ge se
propose díen mettre en Èvidence les prÈsupposÈs, leur arti‚cu‚lation
argumentÈe et leur portÈe heuristique. Il se structure en quatre parties :
I ñ ´ Une phi‚losophie du dialogue ª, centrÈe sur des questions
logiques et onto‚logi‚ques (pp. 20-73) ; II ñ ´ Pragma‚tique de
la communication ª, manifestant líapport du modËle aux scien‚ces
humaines, ý líÈthique et au droit (pp. 75-160) ; III ñ ´ EsthÈtique
du texte et de líimage ª, cen‚trÈe sur la perception díaspect et son
applicabilitÈ ý líart ; IV ñ ´ InterrogativitÈ et textualitÈ ª,
qui examine notamment la contribution de F.J. ý la mÈtaphysique et la thÈologie. Circulant
entre ces re‚cou‚‚‚pements, on proposera une synthËse ramassÈe (cf. les
´ RepË‚res thÈoriques ª, pp. 263-276), finali‚sÈe sur líapport que la psychologie socia‚le peut en tirer.
F.J.
est, tout díabord, líun des introducteurs en France, avec J. Bouveresse et
G.-G. Granger, de la philosophie analytique du langage (de la logique des mondes
possibles ý la pragmatique des actes de langage), comme le soulignent les
contributions de K. Lorenz et D. Vernant. Ap‚pro‚‚che intÈgrÈe dËs 1977 ý
un modËle dialogique du discours ý portÈe transcendantale (J.-F. MattÈi,
´ La fondation trans‚cendantale dans la premiËre philosophie de F.J. ª
pp. 23-35), qui place de maniËre radi‚‚cale la relation interlocutive au fondement de la production Ènonciative,
jusquíý en faire la con‚dition de possibi‚litÈ de tout discours
communicable[1],
i.e. actualisant le code linguistique disponible (axe sÈmiotique),
en vue de rÈfÈrer ý un objet du monde (axe sÈmanti‚que) ; activitÈ
conjoin‚te‚ment rÈa‚lisÈe avec un interlocuteur (axe pragmatique)[2].
Lorsquíil síagit díiden‚ti‚fier un rÈfÈrent, díap‚pli‚‚quer un prÈdicat
ý un objet ou de dÈterminer une fin, le couplage rela‚tion‚nel entre les
acteurs permet la mise en communautÈ de líÈnon‚ciation. Lorsque le sens díun
terme con‚cep‚tuel níest pas dÈjý commun et provoque une mÈsentente
thÈorique ou pratique, la commen‚su‚ration
des prÈsup‚posÈs síavËre toutefois possible : les interlocu‚teurs
síem‚‚ploient ý mÈta-commu‚niquer sur leurs codes respectifs afin díexcÈder
les limites de leur cadre. La croyan‚ce, produit de cette mutuelle ouverture,
est alors communiquÈe : mise en
commun. Cette situat‚ion canoniq‚ue est saisie par contraste avec les tron‚ca‚tures
que la situation sociale peut indui‚re : ainsi, les acteurs, en majorant
le rapport díappartenance ý leur
groupe aux dÈpens du rapport de rÈciprocitÈ
avec líautre, peuvent entra‚ver la fonc‚tion dia en síarrogeant la maÓtrise pÈremptoire de la pertinence
(pour dÈfendre une place, un intÈ‚rÍt, une doctrine). Ainsi síexpliquent
les discours et les textes ´ idÈolo‚giques ª (cf. E. Grillo,
´ De la signifiance idÈologique ª, pp. 107-124, qui choisit de la
carac‚tÈ‚‚ri‚ser exclusivement de maniËre normative, comme procËs
´ anomal ª de signi‚‚fica‚tion).
De
ce modËle, dont a pu Ítre dÈrivÈe une typologie des interac‚tions
argumenta‚tives (selon les paramËtres contextuels de la relation)[3],
F.J. a tirÈ les consÈquences anthro‚pologiques :
le ´ sujet ª par‚lant se ressaisit rÈtroactivement dans son
identitÈ personnelle ý par‚tir de la rÈci‚procitÈ de relation[4] ;
on y reviendra in fine. Ensuite au
plan ÈpistÈmologique : la dÈcouverte
est sus‚pendue aux novations sÈ‚man‚tiques que líon attend des
controverses mÈta-thÈoriques entre program‚mes de re‚cherche alterna‚tifs[5].
P. Gochet, dans ´ Ontologie et question critique dans LíEs‚pa‚ce
logique de líinterlocution ª (pp. 37-47) sou‚ligne le tour rÈaliste
de cette approche, en regard de celle de Quine : ce níest pas parce que
notre accËs au rÈel sup‚pose la mÈdiation communication‚nelle que le monde
ý dire est construit arbi‚traire‚ment : le pÙle rÈfÈ‚rentiel reste
hors sym‚bole, pierre de touche pour dÈpartager les symbolismes concurrents.
LíidÈe
que dans líinterlocution se noue un questionnement[6]
devient centrale dans la ´ seconde philo‚sophie ª de F.J. Tout
questionnement est articulÈ par des catÈgories
qui pilo‚tent, depuis la perception (du visible au lisible[7])
nos rapports pluriels au monde. F. Ar‚men‚‚gaud (´ Dialo‚gisme du
ëvoir commeí ª, pp. 197-205) explicite ce lien entre perception et catÈ‚gori‚sa‚tion
qui fait ´ le‚ver les aspects
pertinents de líexpÈrience ª, en Èvoquant le fameux ´ canard-lapin ª
de Wittgens‚tein.
Mais
cette fondation interrogative induit un passage du discours au texte, enten‚du comme palier sÈman‚tique ultime : celui de
la surdÈter‚mina‚tion thÈ‚ma‚‚tique
(et non plus seule‚ment contex‚tuelle) du sens. IrrÈ‚ductible ý líÈcriture
(qui en est un me‚dium) ou au ´ rÈcit ª, la tex‚tua‚litÈ[8]
est le niveau de complexitÈ qui assigne au discours un domaine
de sens, indexÈ sur le mode díinter‚roger
que partagent les inter‚locuteurs, ou que propose un auteur ý son lec‚teur.
On distingue dialo‚gue, nÈgo‚ciation, discus‚sion con‚tra‚dictoire et
dispute au plan du dis‚cours. Mais cíest au plan du texte que líon peut
distinguer le scien‚tifique, le philoso‚phique, le moral, le poli‚tique, ou
le thÈologique, dËs lors que sont spÈcifiques les ques‚tions de
líexplication objective, du fondement cri‚tique, de la lÈgitimitÈ du pou‚voir,
du devoir ou du salut de lí’me (cf. P. Capelle, ´ Le dialogue
philosophie-thÈologie et la com-pÈ‚tence interroga‚tive ª, pp. 209-222 ;
et sur líordre esthÈtique, M.-D. Popelard, ´ Approcher líart dia‚lo‚giquement ª,
pp. 185-196). Síil níy a pas dispersion ultime des pers‚pectives sur le
monde ou des ´ jeux de langage ª, cíest que ceux-ci síor‚ga‚nisent
en ordres dis‚tincts. Les textes se compren‚nent selon le type
de recherche quíils instruisent : le sens
est ´ ce qui est en ques‚tion ª dans les objets dÈno‚tÈs. Ces
for‚mes sym‚bo‚li‚ques ne sont pas des struc‚tures fermÈes, mais les direc‚tions
díune possibilitÈ dynami‚que : compÈ‚tence
cul‚tu‚relle dont F.J. crÈdite le sujet qui, en relation avec autrui et
les textes, síappro‚prie ces for‚mes et circule entre elles. M. Castillo en
tire ´ Une Èthique culturelle des sujets par‚lants ª (pp.
137-151), y cernant une troisiËme voie, ý bonne distance díun libÈ‚ralisme
du compromis et díun rationalis‚me du consensus, pour surmon‚ter la thËse
díincommensu‚rabilitÈ des croyances que líon infËre de líin‚dividua‚lisme
contemporain.
F.J.
propose ainsi un systËme
philosophique (au sens díE. Weil), dont les prÈsupposÈs le dis‚tinguent de
systËmes alter‚na‚tifs tels que líher‚mÈ‚neutique phÈnomÈnologique de
P. Ricúur ou líÈthi‚que de la discussion de K.-O. Apel et J. Habermas.
Líarticle de clÙture, ´ Quelle image de la pensÈe ? ª, que
signe F.J., en donne une perspective díensemble.
La
psychosocio-linguistique síest avisÈe dÈjý des analyses de F.J., tirant
surtout profit des applications de son principe (le dialo‚gis‚me) ý la
pragmatique de líargumentation (typologie des ´ stra‚tÈgies
discursives ª) et des considÈrations affÈrentes sur le consensus
et le conflit ñ on pense aux Ètu‚des
de R. Ghiglione sur le ´ contrat de communi‚cation ª, ou díA.
Trognon sur la ´ nÈgociation inter‚locutoire ª, appliquÈes
notamment au discours politique. Dans líouvrage, cíest J. Guichard qui porte
le point de vue du psychosociologue sur líanthropologie dialogique (´ Dynamique
de la person‚ne et vicariance des identitÈs de soi ª, pp. 91-106).
Celle-ci soutient que la personne,
distincte de líin‚di‚vidu qui la ´ supporte ª, est un núud de
relations triadiques qui se produisent dans líinterlocution : líipsÈitÈ
consiste dans la capacitÈ ý se rapporter ý soi selon le triple registre
pronominal (je, tu, il),
comme un moi qui parle, se reconnaissant comme un toi ý qui líon parle et un lui
dont on parle. Ce qui dissout
líillusion de Narcisse ou de Sosie, dont traite J.-M. Beyssade (pp. 63-73).
J.
Guichard montre que cette thËse síÈcarte de la conception de Lacan selon le‚quel
le je est le produit muet díune identification spÈcu‚laire de soi (via
líimage), dualitÈ que la Loi (le nom du pËre) vient porter ý líordre du
langage par un troisiËme terme, le sym‚bolique. Comparant la thËse de F.J.
successivement ý celles de Wallon, Winni‚cott, Mead et Erikson, on peut
distinguer le moi inconscient, le je
conscient et le soi prÈcons‚cient ;
les soi Ètant pluriels et en
transition constante suivant les situa‚tions sociales. Si le moi subsistant reste une entitÈ pour la psycho‚logie sociale,
cíest parce que le ´ su‚jet ª subit une propension ý síaliÈner
ý des images de soi dans les‚quelles
il síanticipe cognitivement et axiologiquement. Ces soi
constituent des ´ formes identitaires ª qui articulent le propre au
social, ý líintÈrieur de ´ cadres ª qui schÈmatisent le sujet
et son environne‚ment ; ces cadres sont ´ vicariants ª selon
les contextes, dont ils sont le produit et
le structurant comp‚lexe. F.J. reconnaÓt que le sujet est díabord individu
et a ý devenir une personne :
líidentitÈ personnelle est un rÈsultat
relationnel, alors que líindivi‚duation reste un rÈsidu monadique prÈalable,
siËge díima‚ges cap‚‚tivantes de soi dont il níest pas aisÈ de se dÈprendre.
Ainsi líouverture ý líautonomie per‚son‚nelle constitue-t-elle une t’che
Èthi‚que ; et en mÈnager la possibilitÈ, une t’che politique.
[1]
F.J., Dialogiques. Recherches logiques sur le dialogue, PUF, 1979.
[2]
F.J., ´ De la signifiance ª, in Revue
de MÈtaphysique et de Morale, nƒ2, 1987, pp. 179-218.
[3]
F.J., ´ Trois stratÈgies interactionnelles : conversation, nÈgociation,
dialogue ª, in Echan‚ges sur la
con‚ver‚sation, J. Cosnier, N. Gelas et C. Kerbrat-Orecchioni (dir.),
Klincksieck, 1987, pp. 45-68,
[4]
F.J., DiffÈrence et subjectivitÈ. Anthropologie díun point de vue
relationnel, Aubier-Montaigne, 1982.
[5]
F.J., LíEspace logique de líinterlocution, PUF, 1985.
[6]
F.J., ´ Questions, problËmes, problÈmatiques. Pour une approche
interrogative de la connaissance ª, in Lan‚gage
et connais‚sance, Etudes de la Fac. des Let‚tres de Lau‚sanne, nƒ4,
1986, pp. 45-69.
[7]
F.J. (en collab. avec J.-L. Leutrat), LíAutre
visible, Presses de la Sorbonne-Nouvelle, 1998.
[8]
F.J., De la TextualitÈ. Pour une textologie gÈnÈrale et comparÈe, Èd.
Maisonneuve, 2002 ; ´ Líordre du texte ª, in Encycl.
Philos. universelle, t. IV, J.-F. MattÈi (dir.), PUF, 1998, pp.
1761-1792.
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