Pour
une approche textologique de la contrainte
in
Formules, Revue des littÈratures ý contraintes, NoÈsis-France,
04.2001, pp. 280-288
ValÈrie
Susana
et GrÈgory Corroyer
Un
texte níest jamais si grand que lorsquíil invente ses propres normes de
signifiance, il remplit
la fonc‚tion díinsolite propre ý
la textualitÈ. (F. Jacques)
Nous aimerions, par cette courte contribution, continuer la rÈflexion
sur la contrainte littÈraire. Cette rÈflexion est ipso
facto ´ philosophique ª : en effet, si les textes sont le mÈdium
de la culture (en ses formes littÈraire, scientifique, morale, politique,
etc.), la condition de textualitÈ comme
telle est líobjet de la philosophie dans sa forme contemporaine, ý savoir
la philosophie de la culture. Tel sera notre angle díapproche. Il nous semble
en effet que la comprÈhension de la contrainte textuelle
ne peut faire líÈconomie díune prÈalable dÈfinition philosophique du texte
en tant que tel, qui nía pas ÈtÈ dÈbattue lors du dernier numÈro de Formules.
La faÁon dont nous dÈfinissons le ´ texte ª influence la dÈfinition
de la contrainte, en tant que celle-ci y trouve toujours son site
díactualisation. Or, il se trouve que la ´ texto‚logie ª
(ý ne pas confondre avec la textique) ý notre avis, facilite líapprÈhension
du problËme.
Dans
les articles qui cherchaient ý dÈfinir la contrainte (notamment ceux de C.
Reggiani, B. Schiavetta et P. Bootz), le terme ´ texte ª a ÈtÈ
employÈ dans des acceptions conceptuelles trËs diffÈrentes, si ce níest ÈludÈ[1].
Tenter díunifier les dÈfinitions du texte autour díun concept opÈratoire,
est un geste pour unifier les dÈfinitions de la contrainte. Car cíest aussi
dans líidÈe que líon se fait du texte que líon trouve ou non des critËres
pertinents pour dÈfinir une con‚trainte textuelle et, plus parti‚culiËrement,
littÈraire.
1. De líobjet-texte
ý la condition de textualitÈ
Le mot ´ textuel ª dÈsigne ce qui est conforme ý un procËs de textualisation. Díun point de vue ÈpistÈmologique, la rÈalitÈ complexe du texte est prise en compte par diffÈrents Èclai‚rages thÈoriques, ou diffÈrentes disciplines objectivantes et locales. Pour les Ètudes lexicogra‚phiques, le texte se prÍte ý des opÈrations de tri et de dÈcompte des unitÈs en sÈquences dans le texte. La syntaxe pense le texte comme reprÈsentation formelle díune suite de morphËmes. Les approches cognitives repËrent la lisibilitÈ de la mise en forme des structures visuelles du texte en tant quíil a des propriÈtÈs morphodispositionnelles. Chacune des approches conduit a une nouvelle clarification. Mais quelle que soit la justification mÈthodologique invoquÈe, une approche seule dÈnature, voire volatilise, líobjet texte, car celui-ci ne se rÈduit pas ý un ensem‚ble fragmentÈ díÈtats statiques. Un texte est davantage que sa reconstruction fragmentÈe par les disciplines scientifiques.
On se placera donc en recul par rapport ý ces hypothËses fragmentaires, qui voient dans le texte un Ètagement de structures, privant par-lý mÍme le texte de son caractËre processuel ñ un processus Ètant une sÈrie díÈtapes nÈcessaires ý un type díaction ñ et de son caractËre com‚municationnel ñ le processus Ètant engendrÈ par une relation, ou mieux : une mÈdiation. Or, ces dimensions sont constitutives de la genËse du texte ; dimensions fÈdÈrÈes par ce que nous appelons la ´ condition de textualitÈ ª. Cette condition, quelle est-elle ? Elle est en premier lieu une surdÈtermination de lía priori originaire de la condition humaine, cíest-ý-dire la commu‚nication. La communication suppose un processus appelÈ signifiance. Ce dernier articule en lui trois dimensions irrÈduc‚tibles :
1) la diffÈrence sÈmiotique : un code díentitÈs symboliques appelÈes signes linguistiques (unissant chacun un signifiant et un signifiÈ), organisÈes en un systËme qui les solidarise entre eux et les identifie par diffÈrenciation interne (F. de Saussure dit : ´ immanente ª) constitue la structure de notre pensÈe, et conditionne son actualisation en parole (orale ou Ècrite) ;
2) la rÈfÈrence sÈmantique : líexistence díun monde extra-linguistique (hors-symbole) doit Ítre supposÈ pour que nos ÈnoncÈs (discursifs et/ou textuels) puisse parler de quelque chose. Ce monde peut Ítre ontologiquement ´ rÈel ª, ou fictionellement ´ feint ª (au sens ou la fiction littÈraire feint de se rÈfÈrer ý un monde extra-linguistique quíelle construit dans le rÈcit ou diÈgËse)[2] ; cíest parce que nos dires sont en prise sur les rÈfÈrents du monde quíils peuvent Ítre vrais ou faux ;
3) la communicabilitÈ pragmatique : elle concerne non plus les ÈnoncÈs (ce qui est dit) mais les Ènonciations (le dire et ceux qui disent) ; la communicabilitÈ est ce qui permet aux actes de langage de se coordonner entre eux au sein de ´ jeux de langage ª dis‚cursifs (Witt‚genstein), ou de jeux textuels. Dans ces jeux, les Ènonciations acquiËrent de la pertinence : des ordres se coordonnent ý des obÈissances, des excuses ý des pardons, et bien sšr, des rÈponses ý des questions.
Ce processus de signifiance est dialogique en son fond. Quíest-ce ý dire ? La condition de possibilitÈ (en philosophie : le ´ transcendantal ª) de tout discours ou texte, est la relation interlocutive. Elle fait des sujets parlants des interlocuteurs, rÈunit par un dÈsir de co-construc‚tion du sens. Dío˜ il sort que le ´ sens ª, níest rien díautre que ce qui est dicible (mieux : com‚municable) entre nous. Le dialogisme síactualise en discours (dont on peut typologiser des genres : dialogue, discussion contradictoire, conversation, nÈgociation, etc.) et en textes.
Ici, corrigeons le sens commun : un texte níest pas un ´ objet ª (un livre sur líÈtagËre díune bibliothËque), ni lí ´ oeuvre ª díun sujet, et encore moins le rÈsidu prÈexistant ý lí´ in‚terprÈtation ª díun lecteur. Certes, ´ les paroles síenvolent et les Ècrits restent ª, mais le texte ne síÈpuise pas dans líÈcriture, pas plus que la textualitÈ ne se rÈduit ý une matÈrialitÈ signi‚fiante. Le texte est une relation, non pas in prae‚sentia (comme dans le discours entre inter‚locuteurs), mais in absentia : une mÈdiation entre un auteur et un lecteur qui partagent ensem‚ble un espace de comprÈhension (plus ou moins pro‚blÈ‚matique). Cet espace est interrogatif, il est parcouru en commun par progression des ques‚tions aux rÈponses. Un texte devient ´ lettre morte ª si sa dialogicitÈ disparaÓt, cíest-ý-dire síil cesse díÍtre le mi-lieu de líintÈrÍt (inter-esse, Ítre avec) de líauteur et du lecteur : il manque alors ý sa mÈdiation (dia), o˜ le dÈsir ñ ´ ÈrotÈ‚tique ª (ÈrotËma, interrogation) ñ de líauteur est proposÈ en partage :
´ Cíest
leur tension relationnelle qui fait progresser le questionnement informel,
souvent selon une stratÈgie de controverse latente : les mondes possibles qui
expriment les croyances sont re-structurÈs au cours de la confrontation ÈpistÈmique
qui sous-tend le ques‚tionnement. ª[3]
Ce cheminement est caractÈristique de la textualitÈ en gÈnÈral : tout
texte, quíil síagisse díun traitÈ philosophique, díun poËme, díune dÈmonstration
mathÈmatique, díune Èvangile, díun code de loi, etc., propose toujours un objet
de dÈbat, et impose toujours une mÈthode
de question‚nement de cet objet, dont le lecteur est conviÈ ý síenquÈrir
avec líauteur. En sorte que la condition de textualitÈ est elle aussi
productrice de ´ genres ª
par surdÈtermination de la signifiance : chaque type de questionnement (ou
´ forme symbolique ª) est reconnaissable com‚me tel, et repÈrÈ
par les institutions culturelles comme Ètant le signalement du philo‚sophi‚que,
du littÈraire, du scientifique, du religieux, du juridique, etc.
Ces genres ne sont pas ´ con‚textuels ª (ils sont irrÈductibles
aux situations de discours), mais textuels : ils concernent notre capacitÈ ý
nous repÈrer dans le monde du sens et distinguer ses ordres, ý savoir quand
nous sommes ´ en ª philo‚sophie, ´ en ª science,
´ en ª littÈrature, etc.
Le texte níest pas un fragment linguistique, il est une unitÈ de sens dans sa totalitÈ. Tel est le prÈsupposÈ de la philosophie du texte de F. Jacques[4] : on ne signifie que via le texte ; líinterrogation síy dÈtermine et síy accomplit le plus pleinement. On comprend le lien entre communication du sens et textualitÈ, lorsque líon examine líorganisation des trois axes de la signifiance. En principe, líaxe linÈaire de la langue (syntaxique), líaxe rÈfÈrentiel (sÈmantique) et líaxe de la communicabilitÈ (pragmatique) sont unifiÈs dans le texte par un critËre. Le texte est unifiÈ síil adopte un mÍme procËs de thÈmatisation o˜ ce ý quoi il se rÈfËre est mis en dÈbat. En toute rigueur un texte est cohÈrent síil prÈsente un jeu interrogatif bien formÈ, et la rÈfÈrence textuelle se dÈtermine pour autant quíune interrogation contribue ý guider le rapport au ´ rÈel ª. Ce dont parle le texte, cíest ce qui est en question en son sein. En quoi parle le texte, son langage (le modËle ou la conception du monde quíil propose), cíest la maniËre de síinter‚roger quíil propose au lecteur díadopter.
´ Ce
sont les questions que pose le texte, la problÈmatique dont elles procËdent
qui lui confËrent sa productivitÈ propre, et qui par la suite sont ý la
racine de son sens tex‚tuel.[5] ª
Comprendre
un texte, cíest saisir son type de questionnement. Líanalyser, cíest dÈter‚miner
ce type. Cela suppose le repÈrage de la maniËre dont síentrelacent les diffÈrents
mar‚queurs discursifs : notamment les lois de composition (qui feront par
exemple du texte un texte littÈraire, et du texte littÈraire un genre
romanesque, Èpistolaire, ou poÈtique), et les rÈgimes discursifs (ainsi la prÈdominance
du narratif dans la littÈrature de fiction, du descriptif dans le texte
scientifique, de líargumentatif dans le texte politique, de líinjonctif dans
le texte de droit). Ces dÈterminants procËdent toujours de líinterrogation,
comme mode de production des conte‚nus
sÈmantiques dÈfinissant líespace culturel (le monde pos‚sible) o˜ se meut
líauteur. Cet espace níest jamais unique en son genre ou absolument
particulier ; il est toujours possible de le caractÈriser comme une
actualisation (toujours originale) díun ´ type ª.
A quoi reconnaÓt-on un type de texte
? A la prÈgnance de catÈgories, qui sont toujours spÈcifiques (littÈraires, esthÈtiques,
scientifiques, religieuses). La catÈgori‚sation díun texte dÈter‚mine pour
lui líinterrogeable : líhorizon en
fonction duquel le systËme symbolique, la faÁon de rÈfÈrer au monde et le
dispositif Ènonciatif síorganisent de faÁon typique.
Pourquoi peut-on reconnaÓtre ces types de textes ? Parce que líego
interrogans (notre compÈtence inter‚rogative)
repËre ces universaux de la culture en nous inscrivant dans la communautÈ de
ceux qui peuvent comprendre le texte -
síinterroger avec lui selon son type[6]:
´ Attendu
quíun ordre díexpÈrience ne se constitue en domaine pour la pensÈe
effective quíen se textualisant, de principes discursifs quíÈtaient les catÈgories,
les voici qui se dÈterminent suivant un environnement textuel typique[7] ª.
2.
Une contribution textologique au dÈbat sur la contrainte
A premiËre vue, ces larges considÈrations philosophiques sur le texte
ne concernent le spÈcialiste de la contrainte quíindirectement. Pour lui, la
contrainte se dÈfinit avant tout comme une rÈalitÈ de type structural, venant surdÈterminer líaxe de la diffÈrence, par
retrait ou ajout díune ´ rËgle ª. La signalisation de la
contrainte serait alors de ce point de vue avant tout formelle
(quíelle concerne líÈcriture, au sens de Derrida, ou la lecture) :
contrainte ´ morpho-dispositionnelle ª appliquÈe aux aspects
syntagmatiques (la combinatoire des morphËmes), para‚digmatique (le choix du
vocabulaire possible), typographiques, etc.
Disons que nous avons pris le problËme en amont : une contrainte Ètant
textuelle, elle sup‚pose une dÈfinition prÈalable du texte. Or, cette dÈfinition
contraint, si líon peut dire, par dÈfinition toute dÈfinition de la
contrainte. NÈanmoins, il convient díÈtayer líargument par la prise en
compte de quelques exemples, destinÈs ý montrer la solidaritÈ entre les diffÈrentes
dimen‚‚‚sions de la textualitÈ.
1) Partons du plus simple. Le texte Ètant un processus, nul axe ne peut Ítre
affectÈ díune contrainte sans que líensemble du texte ne rÈpercute ses
effets. Ainsi, líaspect structural de la diffÈrence est corrÈlÈ avec les
deux autres aspects de la signifiance et ne saurait Ítre considÈrÈ isolÈment
pour lui-mÍme. Par exemple une rËgle díÈcriture (Ècrire tout un roman sans
´ e ª) dÈtermine non seulement líordre et la lecture des
combinaisons possibles, mais aussi, plus largement, ce dont on peut parler et ce
que líon peut faire entendre ý son lecteur. Un texte contraint au niveau du
systËme grammatical des diffÈrences est ipso
facto contraint au plan de sa rÈfÈrence au monde et de la communicabilitÈ
de la relation quíil installe entre les personnes quíil relie. La contrainte
níest donc pas que de formu‚lation,
elle a sa racine dans líinterroga‚tion, i.e.
le choix du langage et du jeu de langage.
Or, toute mÈdiation en langage suppose des rËgles : celles de lía priori communication‚nel (diffÈrence, rÈfÈrence, communicabilitÈ), et celles de la condition de textualitÈ (interroga‚tion et catÈgorisation). La ´ contrainte ª la plus originaire, et la plus ´ contraignante ª qui soit est donc interrogative : il y a non seulement une pluralitÈ de jeux de langage qui formatent notre rapport ý autrui, mais une multiplicitÈ irrÈductible de problÈmatiques distinctes qui formatent notre rapport au monde, et prÈdÈterminent de faÁon plus ou moins rigide líexercice de notre autonomie de pensÈe.
2) Passons au seul problËme qui implique une prise de position thÈorique : pourquoi la contrainte ? En quoi sert-elle la littÈraritÈ du propos, dío˜ elle tire sa valeur (sÈmantique) ? La rÈponse la plus triviale serait de dire : ´ parce que ce jeu plaÓt ý celui qui le joue (líauteur) et propose ý son lecteur de jouer avec lui ª ; la recherche Ètant celle du divertissement. Cette rÈponse est insuffisante selon nos attendus. En effet, le texte níest pas un ´ monument ª fixÈ par un auteur selon son bon vouloir. Ce quíon appelle ´ contrainte ª níest ý rechercher ni dans líintentionnalitÈ de líauteur, ni dans la rÈception interprÈtante du lecteur, mais bien entre les deux, dans la communautÈ de comprÈ‚hen‚sion (incluant líamusement voire le dÈlire partagÈ) quíils forment ensemble. Quíest-ce que cela change ? Líabandon díune cer‚taine thÈmatique de la libertÈ díÈcriture indexÈe sur la ´ gratuitÈ ª du jeu ; tout ludique quíil soit, le jeu níexclut pas la signification. Indexer la contrainte sur la signifiance textuelle, ce níest pas assigner de force au jeu, de type oulipien ou pataphysicien par exemple, un traitement des ´ gran‚des questions importantes (profondes ou graves) de la vie ª ; simplement, le jeu contraint est aussi ´ littÈ‚raire ª en tant que siËge díun certain type díinterrogation producteur de sens.
Il níest pas question díentrer ici dans une exposition technique de la controverse sur la littÈraritÈ. Nous donnons díemblÈe notre position. En accord avec les postulats de la texto‚logie, líon peut assigner ý líinterrogation ´ littÈraire ª la forme díune enquÍte motivÈe par líÈnigme[8]. Ici, la contrainte ne sert pas líÈnigme mais devient une Ènigme. La rËgle níaffecte pas que le matÈriau signifiant de líinterrogation (le code), mais líinterrogation elle-mÍme : la contrainte devient la catÈgorie fondamentale du texte contraint, en tant quíelle est affectÈe du caractËre díÈnigmaticitÈ.
Cette problÈmatique du rapport ý la contrainte est considÈrable et ne peut Ítre traitÈe de front. Les deux arguments que nous souhaitons principalement intÈgrer dans le dÈbat entre les spÈcialistes sont les suivants :
3) Le concept central de rËgle, primordial pour la dialogique et la textologie, est la manifestation spÈcifique de la contrainte ; affirmation díallure banale, mais qui devient intÈres‚sante en prÈcisant que :
4) Le processus de signifiance textuelle suppose un sens ý la rËgle, prÈcisÈment comme objet Ènigmatique de questionnement.
La contrainte, on lía dit, tient toute entiËre dans líidÈe de rËgle. La rËgle est une con‚vention dío˜ naÓt la nÈcessitÈ des deux cÙtÈs de la relation textuelle : líobservance de la rËgle cÙtÈ auteur, la reconnaissance de la rËgle cÙtÈ lecteur. Les textes ý contrainte font un usage, au sens strict extra-ordinaire, de la rËgle. Cependant en disant cela, on Ènonce une lapalissade : un texte ý contrainte dÈtermine une ou plusieurs rËgles qui font sa spÈcificitÈ textuelle ; son iden‚titÈ reposant sur líusage de la rËgle, autrement dit son caractËre contraint. Le definiendum (ce qui est ý dÈfinir) ñ la contrainte ñ participant du definiens (ce qui dÈfinit), nous avons une proposition circulaire qui dit une vÈritÈ Èvidente mais níapporte aucun Èclairage.
Il faut donc aller plus loin. La ´ lÈgitimation ª de la rËgle díÈcriture et de comprÈhension imposÈe par le systËme (que líon síimpose) rÈside dans líÈnigmaticitÈ moins de la rËgle elle-mÍme (puisquíelle est souvent indiquÈe comme lÈgende de lecture, il níy a pas ý la chercher, mais ý la sui‚vre), que des raisons de se líimposer. Si líon convient, en accord avec les canons esthÈtiques de la littÈrature contemporaine, de considÈrer líÈnigme comme critËre du littÈraire, alors les textes ý contrainte sont les plus ´ littÈraires ª qui soient. Car líÈnigme ne se donne pas ý chercher dans le texte (dans le procËs díinter‚rogation du rÈcit ou du poËme), o˜ il faut faire usage de la rËgle : líÈnigme est le texte lui-mÍme, Ètrange objet durement rÈglÈ, qui nous impose une rÈflexion sur la rËgle. Les rËgles qui permettent de ´ jouer ª ý contraindre son Ècriture (et, par voie de consÈquence, la lecture) níÈpuisent pas líinterrogation quíelles impo‚sent (ou ý laquelle elle nous contraignent) sur le sens de la rËgle. Voilý pourquoi, comme on lía dit, un texte ý contrainte níest jamais ´ gratuit ª : il est toujours le lieu díun vÈritable ques‚tion‚nement, mÍme síil se dissimule derriËre la rËgle pour faire croire le contraire.
Le sens de la rËgle concerne líauteur et le lecteur dans leur enquÍte. Il est distinct de la forme de la rËgle, de sa cause et de ses effets plus ou moins structurants et signifiants. Cíest le thÈoricien de la contrainte qui líexplique de la sorte, en la prenant pour objet ý líintÈrieur díun mÈta-texte interprÈtatif ; il cesse díÍtre un lecteur, síil ne síintÈresse plus ý la qualitÈ du jeu de líÈcrivain dans les rËgles, et la question ouverte quíil pose et impose ý propos de la rËgle.
Prenons líexemple de líÈcriture díun palindrome. Son auteur, exerÁant sa pensÈe (donc sa com‚pÈ‚tence interrogative) ne se contente pas díessayer ´ díÈcrire du beau ª malgrÈ la con‚trainte lourde qui rend cette performance dÈlicate. Un palindrome restant un poËme, il síinterroge peu ou prou sur le sens de la vie (du soi dans le monde avec ou contre les autres). Mais il ne síagit pas lý de níimporte quel poËme. Techniquement, le palindrome obÈit ý une logique spÈculaire ´ en miroir ª, telle que chaque phrase peut se lire dans les deux sens. Et lý le mot ´ sens ª prend son double sens : direction et question ; les deux Ètant elles-mÍmes dÈdou‚blÈes (la mÍme suite de lettres fait deux phrases, de sens distincts). La rËgle, ici, est prÈci‚sÈment le miroir (speculum) qui permet ce retournement (du matÈriau signifiant) et ce dÈdou‚blement (du sens des ÈnoncÈs). Lí ´ Ènigme ª vient de líimage de la rËgle qui se montre sans se dire dans le texte contraint ; texte qui devient lui-mÍme un symbole de la ´ vie ª : en effet, elle aussi peut se retourner com‚me un gant pour ou contre ceux qui la vivent. ´ Que notre langage soit rÈglÈ contraint toute notre vie ª, disait Wittgenstein (Investiga‚tions philosophiques).
Certes, selon J. Roubaud, ´ Un texte Ècrit selon une rËgle parle de cette rËgle ª. PrÈci‚sons : un texte contraint propose un questionnement sur le sens de cette rËgle en en fai‚sant usage mais sans en faire mention ; dío˜ le caractËre Ènigmatique (question implicite) de la rËgle. Certaines choses, disait encore Wittgenstein, ne peuvent Ítre dites, mais seulement mon‚trÈes (Tractatus logico-philosophicus). LíenquÍte du lecteur consiste ý porter au dicible cette monstration de la rËgle, se donnant ý voir dans le corset que síimpose ý elle-mÍme la tex‚tualitÈ. Si la relation textuelle (le jeu), avons-nous dit, níest pas gratuite, cíest parce quíelle prÈsup‚pose la question de son propre sens. La contrainte níest pas un ´ prÈ-texte ª.
Autre exemple : le lipogramme, et plus prÈcisÈment celui de G. Perec, La Disparition. Le ´ e ª qui disparaÓt dans la rËgle díÈcriture constitue líindice que fournit le texte ý propos de sa propre rËgle de lecture : líÈnigme du ´ eux ª disparus. Le sujet, le thËme, mieux vaudrait dire la question du texte, est prÈcisÈment son caractËre contraint : par la rËgle, il parle de la rËgle sur le mode du manque ; il nous la rend problÈmatique ; il faut la chercher avec lui. Le texte rÈglÈ exhibe la problÈmaticitÈ de sa propre rËgle : il síinterroge sur sa propre condition de textualitÈ. Líon retrouve ce ´ retour sur soi ª (rÈflexivitÈ, spÈculativitÈ critique) caractÈristique de la littÈrature moderne, dans la forme complexe de líauto-rÈfÈrence. Toutefois, ce que líon ne voit pas toujours, cíest le caractËre interrogatif de cette auto-rÈfÈrence. Cíest-ý-dire que la contrainte rÈglÈe est le corps signifiant de líinterrogation ý propos du sens mÍme de cette rËgle. Autrement dit, líÈnigme ´ poÈtique ª de la vie passe, dans la littÈrature ý contrainte, par líauto-interrogation sur la contrainte qui rËgle la vie par le langage. La question de la rËgle, devient la mÈta-rËgle du texte contraint. Il est en quelque sorte ý lui-mÍme sa propre question.
Ici, la rËgle díÈcri‚ture se donne comme le signe (quelque chose qui tient lieu de quelque chose díautre pour le lecteur) de la rËgle de lecture. Mais comme la premiËre (qui concerne le matÈriau signifiant) redouble la seconde (qui concerne le contenu signifiÈ), les deux coÔncident symboliquement : souffrir díÈcrire sans ´ e ª ; souffrir de vivre sans ´ eux ª. De la tex‚tualitÈ comme forme de vie, avec pour dÈnominateur commun la contrainte, et avec pour cor‚rÈ‚lat le partage du sentiment díangoisse vÈcu de líauteur, quíil rend ainsi com‚municable ñ dans et par líÈnigme ñ ý son lecteur.
*
* *
Notre conclusion sera, elle aussi, ´ philosophique ª. Quíest-ce
que la philosophie ? La recherche des possibles
conceptuels : de ce qui est pensable pour nous, cíest-ý-dire, de ce quíil
est possible de dire entre nous. Une recherche sur la contrainte serait donc a
priori une impasse pour la philosophie, si líon níy voyait quíune rËgle
limitative de ces possibles. Mais une limite limite prÈcisÈment
une libertÈ, donc une possibilitÈ, et líon retombe sur ses pieds. La notion
de rËgle, loin díÍtre líantithËse de la libertÈ de crÈation, non
seulement ouvre des espaces de jeu dans
le texte, mais redouble la crÈativitÈ interrogative comme enquÍte sur la rËgle elle-mÍme. Bref, la contrainte littÈraire est une
manifestation de la crÈativitÈ autonome, en tant que líon se donne ý soi-mÍme
une rËgle ý respecter, et que cette rËgle est tout sauf dÈpourvue de sens
pour celui qui se líimpose et la suit.
Il níest pas interdit de croire quíen contraignant sa compÈtence textuelle, líauteur díun tel texte trouve ý parler de la difficultÈ de vivre ý travers la difficultÈ díÈcrire. Plus on est con‚traint par une rËgle de langage, plus les possibles de la dicibilitÈ síamenuisent et plus, para‚doxalement, il devient possible díidentifier la difficultÈ de parler dans les rËgles avec la diffi‚cultÈ de parler de la vie. RÈduire la pluralitÈ des chemins, ce níest pas donner la rÈponse mais síobliger ý aller au plus court pour engendrer líÈnigme. La signifiance síaiguise sur les bords de la contrainte, et conduit ý prendre líÈnigme au pied de la lettre.
[1]
P. Bootz, ´ Textes ý contraintes ª, in op.cit.,
p. 81, note 2 : ´ Líusage du terme ëtexteí est tellement mul‚tiple
que ce mot est trop ambigu pour une utilisation prÈcise. Je líÈvite donc
au maximum. ª
[2]
Cf. les recherches de J.R. Searle, G. Genette et J.-M. Schaeffer, entre
autres.
[3]
F. Jacques, ´ Une
conception dynamique du texte. Le problËme de son applicabilitÈ ý la
textualitÈ juridique ª, in Lire le droit. Langue, Texte, Cognition, Sous la direction de D.
Bourcier et P. Mackay, Paris, L.G.D.J, 1992, p. 430. Cf. Egalement Id.,
´ InterrogativitÈ et textualitÈ ª, MÈlanges offerts ý Robert Ellrodt, Presses de la Sorbonne-Nouvelle,
1994, p. 24 : ´ La pensÈe díun auteur níest pas faite seulement
de ses pensÈes, elle est faite de toute la durÈe et de toute la distance
qui le sÈpare et peu ý peu le rapproche de ce quíil entreprend de
penser. Or cette distance et cette durÈe ne sauraient Ítre un intervalle
de soi ý soi, sans Ítre un champ díalliance et de connivence avec un
lecteur putatif. ª
[4]
Les dÈfinitions principielles de líapproche textologique figurent dans
les articles de F. Jacques : ´ LíOrdre du Texte ª, in EncyclopÈdie Philosophique Universelle, t. IV - Le Discours Philosophique, PUF, 1998, pp. 1761-1792 ; LíAutre
Visible (en collaboration avec Jean-Louis Leutrat) Presses de la
Sorbonne Nouvelle, 1997 ; ´ InterprÈtation et textualitÈs ª,
in Comprendre et interprÈter, J.Greisch (dir.), Beauchesne, Paris,
1994 ; ´ Interrogation et textualitÈs ª, in MÈlanges offerts ý Robert Ellrodt, Presses de la Sorbonne
Nouvelle, Paris, 1994 ; ´ Le moment du texte ª, in Le Texte comme objet philosophique, J. Greisch (dir.), Beauchesne,
Paris, 1987, pp. 15-85.
[5]
F. Jacques, ´ Une
conception dynamique du texte. Le problËme de son applicabilitÈ ý la
textualitÈ juridique ª, art.cit., p. 425.
[6]
La comprÈhension textuelle níest pas une ´ interprÈtation ª
(interrogation sur le texte, qui
lui assi‚gne díautoritÈ un sens). La textologie níest pas, par consÈquent,
une ´ hermÈneutique ª.
[7]
F. Jacques, ´ Quíest-ce quíune catÈgorie religieuse ?ª, in
Le Statut contemporain de la philosophie premiËre,
Editions du centenaire, Beauchesne, Paris, 1995, p. 90.
[8]
Telle est la position de M. Kundera et surtout J. BessiËre en critique littÈraire.
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