“Sens partagé” et “lignes de partage”

Littérature/poésie/philosophie

Françoise Armengaud

Conférence à l’Institut culturel hongrois, le 8 juin 2004, dans le cadre de l’Association des amis de Francis Jacques

Comme vous l’aurez compris à la lecture du titre de ma communication – lequel reprend le titre de mon livre 1 – je vous propose de partir d’un concept, celui de partage, qui comporte un sens très concret, et, qui plus est, un sens double. En effet, on peut entendre “partage” comme dans “partage des eaux” : selon les diverses pentes que suivent les eaux dans leur ruissellement, on a une délimitation entre des territoires ; cette image empruntée à l'hydrologie pourrait se poursuivre selon la métaphore paysagère, de ligne de faîte ou ligne de crête, en clivage, ou encore ligne de faille, et mon idée est qu’on pourrait peut-être discerner les “lignes” d’un tel partage, entre littérature, poésie et philosophie. Certes on pourrait craindre que cette métaphore des “lignes de partage” ne spatialise par trop, et surtout ne naturalise, la problématique qu'elle est censée dénoter, comme si les eaux en question devaient couler de source, comme si les plis et les courbures étaient donnés, comme si les clivages, ainsi que toutes nos catégories, n'étaient pas construits intellectuellement et socialement. C'est de leur construction, bien entendu, qu'il s'agit ici. Je précise d’emblée que, pour mieux centrer la problématique, je m’attacherai principalement, dans les minutes qui vont suivre, et même uniquement, au couple poésie/philosophie, en laissant quelque peu “tomber” la “littérature”.

À ce sujet, une remarque judicieuse a été formulée par Barbara Formis, qui, commentant Lignes de partage, souligne que ces lignes ne sont “jamais ‘une’ mais ‘plusieurs’, car l’unité du discours est toujours fragmentée, déplacée et multipliée selon une procédure de partage et de transposition, qui apparaît en filigrane tout au long du texte” 2. Je suis reconnaissante à Barbara Formis d’avoir noté que, dans ces essais, le discours philosophique “subit une opération de mise en partage avec d’autres procédures – appartenant à la littérature, à la poésie et à l’art – afin de produire un double effet d’intégration et de clivage entre des disciplines traditionnellement conçues comme hétérogènes”. Dans cette mesure, affirme-t-elle, “partage ne signifie pas uniquement division et fragmentation, mais aussi pouvoir multiplicatif”. Nous ne sommes pas si loin du second sens de “partage” : à entendre aussi comme dans “partage du pain” ; on a là, dans ma perspective, une image pour la mise en commun, l'élaboration conjointe, de l’innovation sémantique telle que Francis Jacques l’a décrite, à savoir comment l’élaboration du sens est partagée entre les locuteurs, selon la conception dialogique qu’il a inaugurée voici un peu plus de vingt-cinq ans, dans ses Dialogiques (1979). Francis Jacques appelle “dialogisme”, on le sait, “la distribution effective de l'énonciation sur deux instances énonciatives, lesquelles sont en relation communicative actuelle” 3. Je rappelle que cela signifie notamment qu’à lui seul le locuteur n'est plus “maître du mot”, non pas seulement parce que ce dernier est extrait d'un stock commun de signes virtuels, mais parce qu'il est le produit de l'interaction verbale du locuteur et de son allocutaire. Le moindre signe ne prend sens que dans “l'espace logique de l'interlocution” 4. On aura reconnu dans cette expression, “l'espace logique de l'interlocution”, le titre de l’un des ouvrages majeurs  de Francis Jacques, paru en 1985.

Bien entendu, je ne parlerai pas de tout ce qui est en jeu dans ce que nous venons d’évoquer. Je me suis d’abord assigné pour tâche de vous présenter, en m’efforçant toutefois de ne pas y passer trop de temps, ce livre, Lignes de partage, qui est l’occasion de notre réunion ici, grâce à l’Association des amis de Francis Jacques. Ce faisant, et comme je l’ai dit tout-à-l’heure, je m’attacherai plus particulièrement à la caractérisation du poétique, d’abord comme “oraculaire” : c’est mon propre point de départ, puis à la caractérisation jacquéenne du régime textuel poétique comme énigme, le poétique comme avant tout “énigmatique”, voire “énigmatisé”. Enfin, comme il serait indécent, et peu agréable, de parler de poésie sans citer les poètes, je m’appuierai sur deux exemples, celui d’André Verdet, et celui de György Somlyo.

Auparavant, je voudrais ouvrir une petite parenthèse afin de me livrer à une adresse qui ne surprendra sans doute que son bénéficiaire : je voudrais, s’il veut bien me le permettre, saluer en Francis Jacques le poète. En certains philosophes, il y a un poète qui sommeille, et qui parfois s’éveille. L’écriture philosophique de Francis Jacques – qui est aux antipodes d’une “philosophie du fragment”, on en conviendra sans peine – est traversée de beaux éclairs poétiques, comme l’a montré Jean-Louis Leutrat 5, lors du colloque qui lui a été consacré à Cerisy en septembre 2000.

I Quelle est la problématique de Lignes de partage ?

 J’ai rassemblé là, à cause de la convergence des interrogations qui les animent, douze études, sur des artistes, des poètes, des philosophes, où l'on trouvera presque toujours un enjeu de discernement entre des genres. Cette notion de “genre” mérite que nous nous arrêtions-nous un peu sur elle. Je ne voudrais pas qu’on la prenne tout de suite au sens restreint de “genres littéraires”, bien que ce soit l’acception la plus familière. Je ne le voudrais pas pour la simple raison que nous nous interrogeons justement sur le dire propre à la littérature, plus spécifiquement à la poésie, confronté à d'autres dires, notamment philosophique. Si on ne s’arrête pas au genre littéraire, il est alors tentant de parler de régimes discursifs. J’ai trouvé chez F. Jacques la proposition d’une mise en place plus affinée lorsqu'il stipule que les régimes discursifs (narratif, descriptif, argumentatif etc.) caractérisés par leur séquentialité restent distincts des types de textes (scientifique, philosophique, théologique, littéraire) et des genres textuels (épopée, psaume, commentaire, roman etc.) indexés, dira-t-il, sur les modes d'interrogativité. Selon F. Jacques, notre réflexion doit porter principalement sur le partage entre modes d'interrogation, entre types d'interrogativité. Ce n'est rien moins que le propre de la pensée : “L'interrogation”, écrit-il, “est notre façon de résider à l'intérieur d'un monde où le possible et l'impossible sont d'abord indistincts” 6. Nous y reviendrons.

Dans Lignes de partage, j’ai sollicité deux ouvertures. D'une part, en premier lieu, et en quelque sorte en filigrane, une quête philosophique première : l'être est-il partagé ? Y a-t-il un genre suprême ? Questions qui ne s'infligent pas sans douleur (partage signifie division, écartèlement, nécessité de renoncement, disette) ni sans émerveillement (partage signifie également multiplication, prolifération, abondance) de ce que, comme nous le savons depuis Aristote, l'être “se dit de multiples façons”. F. Jacques remarque qu'Aristote, de la question : “Qu'est-ce que l'être ?”, ne manque pas de dire qu'elle est “toujours recherchée et toujours objet d'aporie” (Métaphysique Z, 1, 1028, b 3). Et il commente ainsi : “L'infinité de la question, l'inquiétude et l'étonnement toujours renaissant qu'elle suscite, la fait relever du mode de questionnement philosophique : l'être en cause est toujours au-delà de l'essence ; il comporte d'entrée une pluralité non réductible de significations” 7. Or il semble que ce questionnement, de teneur philosophique, s'exprime également – mais autrement, et alors, autrement comment ? – en des œuvres littéraires, éminemment en des poèmes, sans que cette reconnaissance doive nous inféoder trop fortement à l’idée romantique d’une vocation nécessairement ontologique de la poésie.

 D'autre part, en second lieu, j'ai fait place à des intérêts bien spécifiques : à partir de l’étude d’œuvres singulières, caractériser des discours, des registres, des types de texte, voisins, irréductibles et proches, voire rivaux : philosophie/poésie (Platon, Levinas, Wittgenstein) ; littérature/philosophie (Camus) ; le savoir et le croire (Moore et Wittgenstein). Partage (impérieux) d'une vision métaphorique des choses chez Victor Hugo. J’ouvre ici une parenthèse pour en dire un peu plus sur ce dernier. Son trajet réflexif sur les animaux mène Victor Hugo de la simple projection physiognomonique à la reconnaisance de l'altérité véritable et du “mystère” ; il nous conduit de l'humanisme anthropocentriste à une perspective vaste, décentrée et authentiquement universalisée. Elisabeth de Fontenay évoque à son propos des temps “où il allait presque de soi que l'humanisme démocratique inclue une réflexion sur un possible droit des animaux” 8. Chez Violette Leduc, j’ai rencontré un partage tout aussi impérieux d'une vision métaphorique des choses : l’approche pragmatique que j’ai proposée fait de chaque métaphore une injonction à un “voir comme” ; par exemple, le thème érotique/sexuel est tantôt métaphorisé par un élément cosmique, tantôt il en est le métaphorisant. Dans la poésie d'André Verdet, la Provence vaut emblème et chiffre du cosmos ainsi que de la condition métaphysique du vivant. L’étude sur André Verdet “poète-paysageur” des Provences condense des éléments développés dans mon ouvrage Hautes terres solaires. Les Provences de Verdet 9.

Tels sont quelques uns des auteurs auxquels je me suis attachée. Pour revenir aux concepts, j’ai annoncé celui de “sens partagé”. Qu’est-ce à dire ? Et n’y a-t-il que du partage, ou bien faut-il envisager son contraire, l’exclusion ? La problématique de la mise en commun du sens se manifeste dans une élaboration participante, mais aussi a contrario dans l'appropriation, l'imposition, la clôture. Le premier versant a été établi par F. Jacques dans l'ordre de l'a priori et du transcendantal ; le second, celui d'une réalité empirique, a été exploré, dans la littérature, par Nathalie Sarraute et Monique Wittig. J'ai voulu montrer que Sarraute et Wittig exerçaient toutes deux une suspicion sur le consensus social quant au rôle effectif joué par les mots. Elles mettent ainsi en exergue des violences, des abus ainsi que des “scandales” cachés dans les usages courants des mots et des propos. Sarraute nous fait entendre ce qu'on ne veut pas entendre et ce dont on ne veut pas que ce soit entendu. Wittig subvertit, par un travail d'écriture sur les pronoms personnels, le marquage oppressif du genre.

On aura compris, par les références que je fais ici, et que j’ai faites dans l’avant-propos de mon livre ainsi, bien sûr que dans les deux études qui lui sont consacrées dans cet ouvrage 10, l'intérêt qu'a revêtu pour moi la pensée de Francis Jacques. C'est donc à lui que je donne ici par avance une sorte de dernier mot. Dans l’essai intitulé “Interrogativité et textualité”, il écrit : “Celui qui accepte de s'interroger avec l'auteur prend part à la constitution dialogique du texte [...] C'est le partage de l'intérêt ou du désir qui ouvre une carrière à la communicabilité d'un texte. Un intérêt commun témoigne de cet entre-deux (inter-esse) qui préside à l'entre-tien de l'auteur et du lecteur” 11.

Pour résumer mon présent propos, il s’agit de reprendre à nouveaux frais le fil directeur de la problématique du livre, le discernement du poétique étant ce qui m’intéresse le plus, et non pas le confronter mais bien l’affiner aux concepts et thèses de Francis Jacques nouvellement exposées dans De la Textualité  (2002) – nouvellement, c’est à dire avec une ampleur nouvelle de l’application systématique.

Dans Lignes de partage, mon étude sur le dialogue platonicien intitulé Ion porte directement sur ce thème : poésie et philosophie 12. Poésie et philosophie : il ne peut s'agir d'affronter deux entités, ou plutôt deux discours, qui seraient d'abord étrangers l'un à l'autre, et que nous contraindrions ensuite à se tourner l'un vers l'autre et à se mesurer. Poésie et philosophie ne sont pas étrangères l'une à l'autre, pour la bonne raison que la seconde est fort probablement née de la première. Je citerai ici un propos de Françoise Proust qui me paraît tout à fait probant : “Nul doute que le genre philosophique n'ait dû sa naissance grecque qu'à l'exclusion de multiples autres genres : genre poétique (les poèmes sont, dit Platon, des fables bonnes pour les femmes et les enfants) ; genre persuasif : les rhétoriqueurs sont des bateleurs faits pour la foule avide de despotisme” 13. Or les motifs de la disqualification de la poésie par Platon sont très clairement exposés dans le dialogue qui porte le nom du principal interlocuteur de Socrate, à savoir le Ion.

Pour préciser, ce qui m'a intéressée, dans la confrontation – et dont j’ai tenté de montrer le partage dans le Ion – ce sont les régimes discursifs propres à la poésie et à la philosophie. Revenons aux régimes discursifs. C'est bien quelque chose qui s'apparente aux genres, mais moins dans leurs règles d'engendrement que dans leur motivation, à la fois au sens juridique et au sens épistémologique de ce terme. Autrement dit : la question du fondement. Et toutes ces questions : qu'est-ce qui soutient un discours (au sens le plus général : propos/écriture) ? De quoi se réclame-t-il ? De quoi s'autorise-t-il pour se produire ? Est-ce de lui-même ? Est-ce de ce que j'appellerai la réception entendue au sens (1), à savoir ce que le producteur du discours a reçu, ou aussi bien acquis, en “héritage” : la mémoire, la tradition, et, de manière privilégiée pour le dialogue platonicien qui nous occupe, l'inspiration ? Ou bien de ce que j'appellerai la réception entendue au sens (2), à savoir comment son auditoire actuel – voire futur – le reçoit, l'approuve, le rejette, le conforte etc. Ainsi ce qui distinguera la poésie et la philosophie, ce n'est pas seulement le quoi dire, ni même le comment dire, ni même encore le pourquoi, mais le au nom de quoi le dire. La question n'est donc pas seulement sémantique (tant de l'ordre du sens que de l'ordre de la référence) ou thématique. Elle n'est pas seulement syntaxique (enchaînement des signes et des séquences de signes). Elle est aussi pragmatique. Elle concerne l'énonciation – savoir qui énonce exactement : le parlant, le proférateur, le scriptant, l'individu, si j’ose dire, en personne, l'individu porteur d'un rôle, ou quelque voix mystérieuse à travers l'individu ? Ces questions n'ont pas été bien évidemment posées dans l'Antiquité selon cette terminologie, mais je suis convaincue qu'elles y sont présentes, formulées en d'autres termes, dont celui d'inspiration est sans doute l'un des plus importants, me semble-t-il, pour désigner l'altérité dans l'instance énonciative de la poésie. Ajoutons enfin que poser la question des régimes discursifs devrait permettre de mieux comprendre les enjeux des rivalités et des polémiques disqualifiantes, à l'époque de Platon, entre poésie et philosophie, ainsi qu'entre philosophie et sophistique. Sur ce point je renvoie au remarquable et complexe ouvrage de Barbara Cassin : L'effet sophistique. Selon Barbara Cassin, la poésie se constitue alors “dans une tension entre philosophie et sophistique”. Elle a un côté philosophique : “c'est son lien à la vérité, vérité non scientifique bien sûr, mais inspirée et garantie par les Muses”. Or cet enthousiasme “n'a quant à lui rien de démiurgique ; il est, comme l'on voit dans le Ion, obéissant et limité...” 14. Mais Barbara Cassin souligne que la poésie est “aussi sophistique”. A preuve le prologue de la Théogonie  d'Hésiode (vers 27-28), que je cite dans la traduction de Marguerite Yourcenar 

                                    Nous disons beaucoup de mensonges

                                    Tous pareils à la vérité…

                                    Mais s’il nous plaît, la vérité,

                                    La vérité entière et pure,

                                    Nous l’énonçons d’une voix sûre…

Ne nous le dissimulons pas : cette rivalité est une guerre. La guerre qui se mène à Athènes au IVème siècle entre philosophie et sophistique de même qu'entre philosophie et poésie, est à la fois une guerre de succession pour les pouvoirs du logos et une guerre de conquête pour les modalités nouvelles de la parole. Entre philosophie et poésie, ce qui se joue n'est pas encore une fascination (ça le deviendra beaucoup plus tard, et ailleurs) et pas davantage une alliance. C'est, si l'on veut, une guerre de frontières, dans un sens peut-être déjà disciplinaire, mais sans possibilité d'un partage équitable, d'une répartition paisible. C'est en fait, surtout chez Platon, une lutte politique : ainsi, en disqualifiant avec ténacité les sophistes, la philosophie se défendrait peut-être moins elle-même en tant que pratique “académique” (au sens littéral comme au sens ultérieur) que comme une certaine idée du débat démocratique dans la cité. N'a-t-elle pas d'ailleurs elle-même pris la suite de cette forme première de débat démocratique que proposait l'assemblée des guerriers, comme l'a suggéré Marcel Détienne ? Détienne note que le philosophe est “soumis au régime de la cité, et, par là, à des exigences de publicité. Il est contraint de quitter le sanctuaire de la Révélation : l'aletheia lui est donnée par les dieux, mais en même temps sa vérité se soumet sinon à la vérification, du moins à la confrontation” 15. On pourra s'étonner qu'il s’agisse aussi d’une lutte politique avec la disqualification des poètes menée avec un acharnement moindre – sans doute se défendaient-ils moins que les sophistes – mais avec la même détermination. En effet, dans les siècles précédents, les poètes étaient étroitement liés aux devins et aux rois ; lorsqu'on passe de la monarchie à la démocratie, la “bonne” poésie se joue désormais au théâtre, forme de profération spectaculaire associée à l'ensemble du peuple ; la poésie oraculaire des origines doit céder le pas. Elle n'a plus, littéralement, droit de cité. Comme quoi régimes discursifs et régimes politiques ont davantage parti lié qu'on ne pourrait le penser.

On peut encore, avec Northrop Frye, associer la révolution platonicienne au développement de la prose continue : “La prose continue, bien qu’on la considère souvent, avec Mr Jourdain, comme la langue du discours ordinaire, est un développement stylistique tardif qui est loin d’être ‘naturel’, et elle est beaucoup moins directe et primitive que la poésie qui invariablement la précède dans l’histoire de la littérature” 16. Platon quitte le poétique pour le dialectique. Socrate ne prononce pas, comme Héraclite, des aphorismes discontinus qui doivent être médités et assimilés ; s’il en cite, c’est un ou deux provenant d’oracles.  

Nous retrouvons ces partitions au cours du dialogue Ion, l'inspiration et la compétence s’avèrent radicalement séparées. Dans la mesure où elle se place du côté de la compétence, la philosophie semble ainsi désormais contrainte à renoncer (pour autant qu'elle les ait jamais possédés ou qu'elle s'en soit réclamée) à la fois aux privilèges (douteux et disqualifiants) de l'inspiration ainsi qu'à chercher son expression majeure dans le langage poétique. Vouée à la prose, donc, tandis que la poésie poursuit sa carrière, comme on l’a vu, pour une part sous la forme du théâtre (la tragédie athénienne), tout en continuant, pour une autre part, à être reliée (de manière moins littérale toutefois) à l’inspiration, et à revêtir un côté “oraculaire”.

Quel rôle l’inspiration joue-t-elle ? L’inspiration, c’est une transmission non assignée humainement, et non-dicible, dont on ne peut rendre compte rationnellement. Le terme d’inspiration recouvre l’opacité de la source, le fait que le poète n’a pas à répondre à ces deux questions : d’où tiens-tu ça ? Et qu’est-ce qui te permet de dire ça ? Mais être délié de l’astreinte argumentative ne signifie pas être délié de la tâche de vérité. La poésie, aujourd’hui comme autrefois, quels que soient les avatars historiques, témoigne, atteste, et souvent dans les situations extrêmes, où elle ne peut être que l’unique témoin, expériences extrêmes du corps, poésie de l’extase, ou du désespoir. C’est ainsi que pour Claude Esteban, la poésie est “plus susceptible de ‘changer la vie’ que tous les systèmes économiques et culturels qui font de l’homme et de son travail un processus mesurable. Il suffit de voir comment elle resurgit là où les répressions, physiques et morales, la contrecarrent” 17. Elle est, affirme Esteban, un “mouvement optatif vers le Sens et non pas une économie esthétique des significations, ainsi qu’affectent de le penser ceux qui s‘attachent à sa littéralité discursive” 18.

Poésie, c’est l’exercice du langage comme soutenant l’existence de l’humain, comme l’a dit André Verdet dans son introduction à l’Anthologie des poèmes de Buchenwald 19 : “Malgré l’enfer sur la terre, des hommes ont pensé, non pensé littérairement, mais pensé humainement, pensé que quelque part, hors de cet enfer, le monde conservait encore une part immense de beauté et de bonté”. La poésie n’est pas un “surplus” décoratif de l’existence, un ornement du langage, mais son cœur, sa condition de genèse.

Au-delà de l’idée d’inspiration, c’est la souveraineté de l’énonciation, son souverain exercice – ”parole souveraine”, comme dit Northrop Frye – qui pour moi caractérise le poétique, quelles que soient les modalités de l’énoncé, ses filiations sémiotiques etc. Non que l’énonciation poétique prétende, ou qu’elle arbore une suffisance quelconque, entendue péjorativement, mais elle ne s’en laisse pas conter, et ne rend de comptes à personne. La philosophie, elle, prétend à un souverain arbitrage, mais elle se fait un devoir de présenter constamment ses titres.

De quoi le poème prend-il la suite ? Il semble toujours inauguration radicale, jaillie ex nihilo, du moins de rien de connu (si ce n’est d’autres poèmes auxquels il fait écho : l’irruption n’exclut pas l’hypotexte). Il se lit dans l’actualisation, date du jour de lecture, c’est toujours aujourd’hui, le vierge, le vivace et le bel… En guise de probation, le poète donne en gage non point un enchaînement fondé d’idées ou de propositions (énoncés), mais son souffle (énonciation), sa personne, son corps, il est présent tout entier dans son dire poétique, mais on peut bien dire aussi qu’il s’efface devant ce qui le traverse, et en quelque sorte l’instrumente, qu’on veuille l’appeler Etre, logos, inspiration, l’inconnu, l’inouï.

Sans aucun doute je vois, ou j'entends, la poésie comme essentiellement libre et autonome en ses énoncés et en ses énonciations. Ainsi, à la différence de la philosophie, la poésie est sans réplique – ce qui ne veut pas dire qu'elle soit sans écho, sans résonance et sans retentissement, ce qui ne veut pas dire non plus qu'elle ne soit pas “adressée” ; mais le poème n'attend pas, par exemple après une lecture à voix haute en présence d'auditeurs, une discussion : même si des réactions ou des questions s'expriment, il n'y a pas de discussion du contenu des assertions ; non qu'il n'y ait pas de “contenu”, mais plutôt parce que le type d'assertion qu'il y a est d'emblée et par principe indiscutable. Le poème, s’il peut exciter les passions, n’excite pas toutefois la polémique, comme peut le faire un essai philosophique. Or si la poésie est sans réplique, les poètes sont, du coup, sans filet. Les voici pris à l'engagement de leur être dans leur dire, risquant leur être dans leur propos, s'exposant (allons jusqu'à la nudité et à la vulnérabilité) dans leur langage. Le locuteur-poète engage son être comme garantie (allons jusqu'à l'otage, pour emprunter les vocables chers à Emmanuel Levinas), pour son propos, d'une sorte de vérité qui n'est pas de ces vérités qui se contestent, se cherchent, se corroborent et s'approximent, et qui n'obtiennent leurs lettres de créance qu'à l'issue consensuelle d'une délibération ou à titre de verdict dans un jugement. C'est à propos d'Héraclite que Maurice Blanchot écrit : “Le langage en qui parle l'origine est essentiellement prophétique. Cela ne signifie pas qu'il dicte les événements futurs, cela veut dire qu'il ne prend pas appui sur quelque chose qui soit déjà ni une vérité en cours ni sur le seul langage déjà dit ou vérifié. Il annonce, parce qu'il commence. Il indique  l'avenir, parce qu'il ne parle pas encore, langage du futur, en cela qu'il est lui-même comme un langage futur, qui toujours se devance, n'ayant son sens et sa légitimité qu'en avant de soi, c'est-à-dire foncièrement injustifié” 20. Eminente, irréfutable, maîtresse de pertinence et joueuse de vérité, la parole poétique la plus humble, la plus timide et la plus faiblement murmurée soit-elle, s'avance invincible à toute objection. Alors on ne marchande pas son adhésion au poète qu’on lit ou qu’on écoute, ou bien on cesse de lire…

La poésie est ainsi le seul langage à pouvoir tout oser, sinon tout dire, qui ne connaît ni interdit, ni restriction, qui pose lui-même ses catégories, serait-ce pour en décider aussitôt la transgression. Elle sécrète au fur et à mesure sa propre pertinence, quitte à entrer immédiatement en rébellion, sans perdre pour autant sa cohérence profonde ; elle a longtemps fait semblant de se plier à des règles formelles d’autant plus strictes qu’elles lui permettaient d’avancer masquée et rassurante…

II De l’inspiration à l’interrogation, ou encore : de l’oracle à l’énigme

Le poème inaugure. Pour Francis Jacques, il n’y a pas de doute que “le poème aussi pense”. Non seulement, pour reprendre une expression connue, le poème “donne à penser”, mais, par lui-même, il pense. Qu’est-ce à dire ? La poésie n’est pas interdite de pensée, même s’il n’y a pas à lui en donner heideggeriennement la charge, comme Jean-Claude Pinson l’a montré. La philosophie des Romantiques allemands et celle de Heidegger ont donné aux poètes l’idée d’une vocation ontologique de la poésie, d’une visée, ou d’une portée, spéculative, mais force est de reconnaître que la poésie aujourd’hui, afirme Jean-Claude Pinson, “s’écrit sur fond de la crise qui affecte les deux paradigmes dominants jusque dans les années soixante-dix : celui, ‘sacerdotal’, qui voit en la poésie une ‘parole de l’Etre’, d’une part, et celui qui, depuis Mallarmé, tend à hypostasier la lettre, d’autre part” 21. Jean-Claude Pinson là introduit une distinction précieuse entre les deux paradigmes concurrents de la modernité poétique. Nous la mentionnons et la saluons sans toutefois l’explorer plus avant. Car jusqu’ici, notre cadre a été soit historique, mais vaste et lointain (l’Antiquité, Platon commenté par Détienne et par Cassin), soit relativement anhistorique (perspective transcendantale de F. Jacques).

Poursuivons dans le sens du questionnement. Il est remarquable que, dans la discussion avec Bernard Noël par laquelle Michel Deguy ouvre son dernier essai, intitulé La raison poétique, il affirme : “La poésie pense ; la poésie (s’) écrit ; le poème fait des phrases et fait lever des phases de monde dans son phrasé”. […] Tout l’au-delà de la limite, vers quoi le poème du signifiant serait tendu, est mieux approché-affronté par du syntaxique, des dissonances ou disruptions grammaticales, rythmiques, néologistiques etc., que par des calembours phonétiques […]” 22. Pour F. Jacques, “c’est en donnant forme à l’attraction hallucinatoire, en concertant les lignes interrogatives, que la poésie intime à penser” 23. Notre auteur insiste sur ce point : “La poésie ne serait que chasse aux mots, ‘bibelot d’inanité sonore’, surtout dans la modernité hermétique, si elle ne concentrait elle aussi l’esprit au plus haut de sa vigilance. Elle serait une simple exploitation des possibilités du langage, si elle n’était une exploration des énigmes surgies de la nature et de l’existence humaine, de la rose et du rossignol, bref, une quête typique” 24. 

La question est donc celle du mode d’interrogation du poème. La caractérisation qu’opère Francis Jacques est structurelle, elle ne vise pas le seul poème, indépendamment d’autres modalités du dire et de l’interroger qui resteraient dans l’ombre : “la différence textologique des œuvres s’enracine dans une différence érotétique quant au rapport à l’inconnu”. Alors comment expliciter ces différences ? Gabriel Marcel avait distingué le problème du mystère. On peut associer la poésie au mystère, c’est ce qu’a fait Mallarmé. Lequel affirme, dans une lettre à L. d’Orfer du 27 juin 1984 : “La poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle” 25. À la bipartition de Gabriel Marcel, problème et mystère, Francis Jacques ajoute, pour caractériser le mode d’interrogation philosophique, le concept de question radicale ; à la poésie, il réserve le concept d’énigme, obtenant ainsi une quadripartition systématique.

Enigme, tel est donc le nom que F. Jacques réserve pour désigner la catégorie  maîtresse du poétique. Il y a, souligne-t-il, une “dimension dialogique et érotétique de l’énigme”, qui se trouve spécifiée dans la définition du sens initial par Littré : “Jeu d’esprit mettant à l’épreuve la sagacité de l’interlocuteur qui doit trouve la réponse à une interrogation dont le sens est caché sous une parabole ou une métaphore”. Mais y a-t-il une réponse à la véritable énigme ? Sans doute non. Selon Charles Malamoud : “Le secret est destiné à être éventé ; l’énigme, elle, subsiste, il n’y en a pas de fin mot” 26.

L’énigme est-elle donnée ? Est-elle produite ? L’énigme (les énigmes au pluriel) de l’univers, de notre destinée, de notre condition, l’énigme des êtres autres, de l’animalité, de la divinité. Dans toutes ces expressions, on voit bien que l’énigme annonce une perplexité autant scientifique que métaphysique. Il semble surtout qu’elle soit première, que le travail de la science soit justement de faire d’une énigme un problème, de l’élaborer à l’état de problème, ou de l’y réduire ; de même pour la philosophie, il s’agit d’instruire l’énigme en question ; quant au religieux, il “colore” l’énigme en mystère (pour reprendre la quadripartition de Francis Jacques). C’est donc supposer une primauté de l’énigme. Mais on peut aussi lui refuser cette primauté, considérer qu’on produit l’énigme, qu’on “énigmatise”, selon le néologisme de Francis Jacques. Alors on dira qu’il y a autant de manières de poétiser que de manières d’énigmatiser.

Isoler un énoncé d’une argumentation, comme propos souverain, soustraire son appui argumentatif, dissimuler ses sources, c’est une manière de l’énigmatiser. On peut aussi brouiller le jeu habituel des signifiants, rompre la syntaxe, obliquiser le processus sémantique (métaphore). L’énigme apparaît complexe, composition d’une présence et d’une absence. L’énigme est une opacité qui laisse subsister au moins un indice de sa potentielle transparence. L’énigmaticité (comme l’exemplarité) garantissent l’inépuisabilité du sens, de la lecture, de l’éxégèse. Cela dit “explique-moi !”. Sans fin. Le maintien d’une relative opacité (qui n’est pas nécessairement une obscurité) dans la transparence du discours, et qui est plutôt le fait de l’elliptique, du lacunaire, ou au contraire parfois du prolifique, de l’excessif, ou encore de la prévalence du signifiant dans ses allitérations, assonances, rythme, musicalité (tout l’appareil de la “remotivation” du signifiant), tout cela concourt à l’énigmaticité de l’expression. Dans l’ordre des arts plastiques, on considérera comme énigmatique un visible qui indique qu’il n’est pas tout ce qu’il y a/aurait à voir. L’oblitération, par exemple, telle que le sculpteur Sacha Sosno la met en œuvre, énigmatise. C’est ce qu’a bien analysé Francis Jacques 27.

Sommes-nous encore proches de l’Antiquité, de l’oracle, de l’oraculaire ? Oui et non. Comme le remarque F. Jacques, pour les Anciens, “l’oracle exprime l’ambiguïté fondamentale par l’énigme”. On pense immédiatement à l’oracle de Delphes, dont Héraclite disait qu’il ne décèle ni ne cèle : “il fait signe”. Or, poursuit F. Jacques, une énigme “ne s’explique pas comme un problème, elle se dévoile”. Mais va-t-on en rester là ? Certes, on pourrait en rester là. On pourrait, ajoute Francis Jacques, “s’y complaire”, jusqu’à constituer, à ce propos, “une philosophie de l’ambiguïté pure”. Mais force est de reconnaître qu’il y a davantage à faire. En effet, précise F. Jacques, “comme le symbole, l’énigme des anciens donne à penser”. D’où la perspective qui sera la nôtre : il est possible de “méditer sur l’énigme, de l’ouvrir en quelque sorte afin de saisir à quoi elle fait signe” 28.

Le chemin avait été balisé par Adorno, sur le plan général de l’esthétique. Dans l’esthétique d’Adorno, en effet, l’œuvre d’art a un caractère énigmatique, car son langage semble au service d’une oscillation de sens, voulue, délibérée, construite. L’artiste, nommément le poète, travaille selon une “quête d’énigmaticité intrinsèque, indépassable”, recherchée, pour reprendre la formule kantienne, selon une finalité sans fin.  “Oscillation”, note F. Jacques, “non résolue du sens, faite pour rester suspendue” 29. C’est un des moyens, sans doute le principal, de l’allusion.

“Le poème n’est pas une réponse à une interrogation mais une aggravation de l’interrogation, et ce, d’autant qu’il aura su creuser et osciller de ce qu’il dit à ce qu’il tait” 30. Les poètes (et F. Jacques cite en l’occurrence Rimbaud et Saint-John Perse), “énigmatisent autant qu’ils élargissent notre perception vécue du monde réel”. Ce qu’ils transmettent, c’est “autre chose que du savoir”, c’est “l’hésitation, le tremblement et la dissimulation du sens”. Qu’est-ce donc que la poésie, sinon, nous assure F. Jacques “le sens inachevé, mais en espoir et en voie de constitution” 31.

III Les “exemples” : André Verdet, György Somlyo

Je cite les exemples pour le plaisir, et non à titre de cas venant corroborer une théorie. Non que ça ne marche pas : ça marche, vous pensez bien que je les ai choisis exprès, mais ce n’est pas le plus important. Et n’oublions pas : 1) que si c’était pour faire à proprement parler une théorie que Francis Jacques a écrit tout ce que je viens de mentionner tout-à-l’heure, il y aurait aussi des contre-exemples ; 2) que son intérêt est ailleurs, du moins je le crois, (ce n’est pas de proposer une théorie de plus du poétique) et il nous le dira, c’est la structuration quadripartite, de style kantien, des modes d’interrogation propre à la pensée, plus exactement propres à la pensée qui se textualise.

Abordons, si vous le voulez bien, ces exemples, l’un que je connais pour l’avoir longuement fréquenté et sur qui j’ai beaucoup écrit, le poète André Verdet ; l’autre le poète György Somlyo, que j’ai connu grâce à Anita Tullio, sculpteur, que j’avais elle-même rencontrée grâce à André Verdet… Je le cite aussi pour honorer l’hospitalité que l’Institut culturel hongrois offre à notre association. André Verdet, né à Nice en 1913, vit à Saint-Paul de Vence ; il est également peintre, et critique d’art, surtout poète “scientifique”, et, à sa manière, philosophe, celle peut-être, comme l’a suggéré Anne-Marie Amiot 32, des présocratiques. Francis Jacques lui-même a apprécié naguère, à propos des poèmes du recueil verdétien intitulé Détours, “ cet effort si remarquable pour commensurer une méditation cosmologique nourrie de l'astrophysique contemporaine, et l'inspiration intuitivement naturaliste d'une lignée de trop rares poètes qui célèbrent le cosmos, de Lucrèce à René Char ” 33.

De quelle sorte d’interrogation s’agit-il avec André Verdet ? Disons d’abord et de façon sommaire, que dans la science, il y a un savoir positif, assertif, déjà corroboré. Par exemple ce qui concerne les planètes, la naissance et la vie et la mort des étoiles, est exploré et poétiquement recréé dès 1975 dans le Ciel et son fantôme 34. Mais il y a aussi la démarche de la science, avec ses hésitations, son caractère hypothétique, ses limites, le doute sans cesse renaissant. André Verdet – et c'est là l'une de ses admirables singularités comme poète – est sensible à cette dimension épistémologique et philosophique de la science, à ce qu'elle comporte essentiellement de questionnement. Il y conjoint ses propres interrogations devant la destinée humaine, devant l'histoire, devant le cosmos. C'est ce que je vous propose d'envisager dans les poèmes cosmologiques de 1975 à 1994. Dans Détours, André Verdet décrit le chercheur-guetteur aux prises avec la nuit qui “ l'oppresse de questions sans nombre à l'infini ” 35.

“La poésie est l'expérience d'un questionnement”. Elle “ouvre l'existence à son être-en-question(s) – sans "réponse"” 36. Ce propos de Michel Deguy semble ajusté au plus près de l'entreprise verdétienne. Et lorsque Francis Jacques définit l'énigmaticité comme “cette oscillation de sens qui est au travail dans les textes littéraires”, il fait de l'énigme, comme nous l’avons vu, la catégorie majeure du poétique 37. Or tel est également le maître-mot pour André Verdet. Il ne trouve pas mieux pour emblématiser en quelque sorte la figure d’Albert Einstein, dont il dit qu’il                           […]

                                    demeurera l'homme

                                    D'une énigme clairvoyante                                             OO 38, p. 229

            Et puis il y a l'inquiétude, la vigilance, le guet. Devant le ciel étoilé, comme en plein cœur du midi provençal, toutes les présences sont aux aguets, mais nulle présence ne comble l'attente 39. Toute éventualité de réponse se retourne vite en nouvelle perplexité. D'où sans doute, chez André Verdet, ce sentiment d'un perpétuel qui-vive, d'un universel questionnement, mille fois plus vaste et plus puissant que toute velléité de certitude. Un climat à la fois mental, existentiel, moral, qui accompagne très tôt le poète. Certes, la grande question est celle de la destinée humaine :

                                    D'où nous vient l'énigme

                                    Et d'où sortons-nous

                                    De quel passé

                                    Pour quel futur                                                                    DQPF 40, p. 22

            Or il y a plusieurs sortes d'énigmes. Il y a celle des forces à l'œuvre dans l'univers : attraction, gravitation, l'opposé, l'inverse, l'Anti ; il y a aussi la possible dualité de l'univers, l'univers et son double, ou bien “deux univers en un”. L'énigme focale, centrale, originaire, est celle de la naissance de l'univers, mais aussi de la substance de l'univers, ainsi que de l'espace et du temps, sur quoi André Verdet a des thèses fortes : avant tout l'espace, puis le temps se fixe à son tour. Sans oublier l'atome : André Verdet parle à son propos de l'énergie qui reprend des forces vives

                                    en poussant au plus haut le plus bas de l'atome

                                    sans que de ce dernier soit amoindri l'impact

                                    ni de son pur génie l'encore obscure énigme                     EE 41, p. 63

            Mais autant, sinon davantage que l'existence humaine, ou les forces à l'œuvre dans l'univers, c'est l'univers lui-même comme tout qui est l'énigme. Le poète parvient à nous donner une représentation figurée de cette énigme irreprésentable qu'est le tout de l'univers :

                                    L'univers une aile volante

                                    Illuminée de hublots

                                    Gigantesque astronef

                                    Sans aller ni retour

                                    Qui cache aux gens du voyage

                                    Sa Figure de Proue

                                    Et de sorte que l'avant

                                    Et l'arrière se confondent                                                   CF 20

On songe au modèle de ciel présocratique : des tuyaux avec un feu intérieur rendu visible par des trous, les astres ; on songe à la Nef des Fous, à la barque funèbre, au voyage sans retour ; on songe que dans la totalisation, espace et temps n'ont plus l'orientation que nous leur connaissions et que le sens s'est perdu ; on songe qu'il est bien difficile de contempler du dehors l'univers où nous sommes embarqués ; on songe que pour donner l'impossible vision le poète a su forger une bien belle image…

            Selon Verdet, le savoir que l'univers a de lui-même est la source de notre propre savoir, savoir immédiat, intuitif, non argumenté et pourtant objectif, savoir sûr mais pourtant faillible. Surtout, s'il est vrai que nous avons quelque connaissance d'un univers qui lui-même se connaît et nous connaît, il y a au cœur de la connaissance une foncière inconnaissance :

                                    L'univers sait

                                    Sans savoir d'où

                                                Ni comment

                                                Ni pourquoi

                                    Et nous portons en nous

                                    Le legs de sa mémoire

                                    Le poids de ses oublis

                                    De ses erreurs                                                                         OO 201

            Allons plus loin. L'univers échappe aux catégories, aux nombres, aux équations qui voudraient le saisir, aux théories, à tous les cadres et instruments de la représentation humaine, il se dérobe avec une sorte d'impertinence joueuse à toute espèce de prédication dont aucune ne saurait être vraiment pertinente :

                                    Entre la théorie du Plein

                                    Et celle du Vide

                                    L'Univers se faufile

                                    Fantomal

                                    Se joue des nombres qui le régissent                                   CF 115

            Ce n'est pas tout. Une place particulière est réservée par le poète au trou noir, que l'étoile radieuse voit s'avancer vers elle comme une menace :

                                    Après les heures d'éblouie

                                    Serait-ce l'étreinte soudaine

                                    De quelque abîme sans retour

                                    [...]

                                    Ou cette sphère qui s'avance

                                    Comme de toutes parts pour l'aspirer

                                    Un astre noir à sa semblance

                                    Mais à l'inverse de ce qu'elle est                                             CF 126

            Le tourment quasiment métaphysique des poèmes cosmologiques s’associe à un frisson existentiel et s’exprime dans l'angoisse mêlée à l'ironie devant le trou noir, cette “puissance des cruautés”, ce qu'on “nommera peut-être / Malédiction” :

                                    […]

                                    La question se pose

                                    Dans un noir éclat de rire                                                              OO 134

            Autre énigme encore, celle de l'ailleurs et de l'illimité :

                                    D'expansions en expansions l'Univers

                                    Inversera-t-il sa marche

                                    Au point ultime zéro

                                                Où le Vide

                                                Le Hors                                                                            CF 48

                        Que nous le voulions ou non, nous somme confrontés à l'inconnu :

                                    Fermer les yeux

                                    Et tenter

                                    Ce qui se refuse

                                    Derrière

                                    Le miroir obscur

                                    Ce qui s'y trame

                                    A l'insu                                                                                     OO 193

            L'angoisse peut bien nous étreindre :

                                    Et nous ne savons pas

                                    Quand et d'où

                                    Pourrait partir le coup                                                                 CF 144

            J'arrête ici – sur ce frisson ! – ce parcours des énigmes “objectives ” de l'univers telles que les poèmes verdétiens nous les proposent, pour diriger notre attention vers d'autres formulations, peut-être d'autres conceptions, de l'énigme, celles qui tiennent davantage au langage et à sa logique, notamment les vocables, j’oserai dire les catégories de l'interrogation : le qui et le quoi, le où et le quand, le quelque chose et le quelqu'un, le comment et le pourquoi. La poésie d'André Verdet est une poésie que je n'hésiterai pas à qualifier de “catégoriale”. Je veux dire par là qu'elle prend son bien, ou son lieu, dans les catégories mêmes de la pensée, lesquelles ne sont autres que des catégories du questionnement, car, comme l’a montré F. Jacques, le dispositif catégorial est déjà un dispositif d'interrogation. Nous avons donc là une poésie qui n'est pas seulement interrogative, interrogeante, mais méta-interrogative, qui joue et qui fait son jeu dans les types d'interrogation. Bien des poèmes s’ouvrent sur une question, et qui sont en nostalgie de réponse tout autant qu’en attente effective : “l’espace se souvient-il...”. Et encore celle-ci : “S’interroge-t-il l’espace...”. Et puis “L’espace aurait-il eu / soupçon d’intention...”. Enfin ce que depuis Aristote on appelle les catégories se trouvent, dans le poème verdétien, à la fois entifiées, substantivées, donc ratifiées, lestées d'ontologie, et en même temps suspendues, évidées, voire déniées, emportées par un autre mouvement interrogatif qui recouvre le premier comme une vague la précédente vague.

            Verdet fait usage des ressources internes propres au langage pour à la fois poser, exprimer et résoudre un problème d'ontologie, celui de la présence et de l'absence pures, dans ce qu'on pourrait appeler leur primordial anonymat. Dans l'ordre cosmologique, une tentative est faite pour cerner le non-dicible :

                                    Non pas à l'opposé

                                    De ce Qui

                                    Que j'écris

                                    De ce Qui

                                                Qui tournoie

                                                Gravite…                                                                        OO 157

Ce “Qui”, c'est le monde lui-même, le tout, le cosmos, avec la loi qui le gouverne, son logos, principe caché, entité, déité, on ne sait…

                       André Verdet parvient ainsi, comme nous l’avons annoncé, à une sorte d’entification des catégories du questionnement :

 

                                                     Le Où

                                                     le Quand

                                                     le Comment

                                                     débouchent ensemble

                                                     sur le Pourquoi

                                                                     qu’ils questionnent

                                                     mais qui mais quoi                                                         Détours

             On en vient à ce que j'appellerai les déterminants indéterminés. Tout se passe comme s'il s'agissait de faire en quelque sorte rentrer la modalité interrogative dans l'énoncé, en la lexicalisant, ou, si l'on veut, en la substantifiant. C'est ainsi que le questionnement se trouve porté au cœur même de l'assertion, de ce que l'on croyait être une assertion et qui se trouve comme niée de l'intérieur. Ou bien encore le questionnement vient redoubler (mettre en abyme) ce qui était déjà une interrogation explicite : coalescence subtile de l'assertif et de l'interrogatif. Exemple :

                                    Au lieu de ce qu'on croit

                                    Le siège de QUI                                                                 OO 60

Les connotations associées à la croyance, au siège (comme trône) font comprendre à la fois qu'il s'agit de Dieu et que cette dénomination même, et son sens, sont questionnés, réduits au questionnement qu'ils induisent. Ce que cette dénomination prêterait d'entité à son dénommé se trouve débouté au profit de la pure interrogation. Il s'agit de porter le questionnement à l'intérieur de la proposition (et non pas de formuler à partir d'elle une proposition interrogative), et ce, en détrônant une dénomination qui possèderait trop d'assurance, trop de présomption d'existence de son référent. A noter que cela rejoint une voie mystique.

            Poursuivons notre investigation sur ces “indéterminés” verdétiens que le poète m'a confié dénommer avec humour “les ailleurs du vocabulaire” (conversation privée). Termes présents dans le poème les “Plages de l'ailleurs” :

                                    Ce je ne sais quoi ce je ne sais qui

                                    Venu de loin parti au loin                                           Co 42, p. 21

Des indéterminés qui deviennent, dans la “Complainte de la super bombe H interplanétaire”, les rayés de la carte :

                                    On ne sait quoi on ne sait qui

                                    On ne sait où

                                                            Car

                                                                        ON N'EXISTE PLUS                      Co 36

            Une forme de nihilisme s'exprime dans le langage verdétien. Un amenuisement de la référence, quelque chose de fantastique, qui va contre les lois habituelles de l’univers. Un poème de Détours nous en donne la vertigineuse assurance :

                                    Sans reconnaître se souvenir

                                    un rien de quoi un rien de qui

                                    un rien de comment et d'où

                                    le haut le bas

                                    et l'horizon                                                                                     Détours

On a là un souvenir sans identification, un souvenir tout en interrogation ; ne demeurent que les catégories, les cadres, les places vides, les repères de l'espace les plus tactiles, ceux de l'équilibre, le haut, le bas, et de quoi diriger le regard, le fond de toute apparition, l'horizon.

            Voyons à présent ce que j’appelle “la rhétorique de l'énigme” ; elle comporte principalement les oxymores. L'intuition ontologique non dualiste de la coexistence des contraires se manifeste dans les expressions dites oymores, dont, après le célèbre “Je meurs de soif auprès de la fontaine” de François Villon, les poètes métaphysiques anglais et la poésie baroque ont donné quelques beaux exemples.

            Michel Deguy observe que “devant l’inconnu innommable, le poète utilise les tropes, il parle par énigmes. L’énigme verbale re-décrit mais en ‘tournant autour’ (péri) du sigulier – qu’il s’agisse de Dieu, de toi ou de la mort. Sa forme canonique est la périphrase qui contourne, s’approche, mesure sa distance vers la singularité” 43. La périphrase du poète est ainsi “l’envers d’une opération apophatique qui écarte et récuse les prédicats qui ne conviennent pas. L’énigme verbale est irrésolue, suspendue entre l’inconnu qu’on voudrait nommer, et l’approximation qui circonscrit l’innommable. Elle propose entre les mots et les choses une autre relation que la désignation conventionnelle ou l’évocation mimétique. Cette relation n’est plus celle de la phrase qui arrête le discours mais celle de la périphrase, inspirée, fascinante” [ibid].   André Verdet affectionne cette conjonction des contraires. De la Terre il dit qu'elle

                                    Hante toujours l'obscur

                                    Du clair de mon regard                                                       OO 11

            Il s'agit d'échapper à la contradiction : pour le dire en latin, le ne-uter, avant le uterque. Ainsi le poème sur la Terre dans L'Obscur et l'ouvert :

                                    Ni tout à fait morte

                                    Ni tout à fait vivante

                                    Elle ne veille

                                    Ni ne dort                                                                           OO 12-13

            Le défi – et c'est l'une des caractéristiques de la situation poétique – c'est de dire quelque chose d'inédit, et de non seulement inédit mais ressenti également comme indicible, ou difficilement dicible, qui ne possède encore ni mot dans la langue pour être dit, ni expression quelconque. Dans le poème cité ci-dessus, le sentiment de quelque chose d'étrange et d'inouï se conforte, secondairement, par le fait même qu'il y a usage de la voie négative. Etat de coma. On songe au pouvoir suggestif de la via negativa chez du Bartas, ce poète proche de Ronsard, dans son “Premier jour de la sepmaine” 44  :

                                    L'air était sans clarté, la flamme sans ardeur

                                    La Terre n'était Terre et l'air n'était point air

                                    [...]

                                    Terre et ciel, que je puis chanter d'un style bas

                                    Non point tels qu'ils étaient mais tels qu'ils n'étaient pas.

            L'oxymore fournit l'absolutisation d'un contraste, ou d'une contradiction ; les deux à la fois ; ou peut-être fait-il d'une contradiction un contraste, ce qui est concentré sur un sujet – deux prédicats contradictoires – subsistant pareillement comme s'ils étaient répartis sur deux sujets (donc sans contradiction) et simplement juxtaposés, c’est-à-dire, justement, contrastés. Non pas noir sous tel rapport et blanc sous tel autre rapport, ou bien noir à tel moment et blanc à tel autre : les échappatoires (tels que formulés par Aristote) à l'évidence de la contradiction réalisée – c’est-à-dire au scandale – sont récusés. Il y a donc dans l'usage de l'oxymore comme une volonté de profiter d'une diversité que l'on peut estimer due aux aspects, rapports, moments, pour affirmer de manière flagrante l'infraction à la loi de non-contradiction. Comme une exaspération de la logique, une exigence éléatique inversée, dans une radicale fureur.

            L'oxymore propre à une cosmologie tragique est peut-être venu à André Verdet via la préciosité 45. Sans doute l'effacement du sens risquerait de se produire lorsque ce qu'il y a à dire est contradictoire, ou du moins difficilement conciliable, lorsque l'incohérence paraît inéluctable et que l'absurde se profile, un absurde de contradiction, comme chez Camus, et non un absurde de non-déduction comme chez Sartre 46. Alors autant en faire l'objet même marqué, mis en relief, en exergue, de l'affirmation. La stratégie serait la suivante : devant la menace de l'incohérence, capter l'incohérence même dans son expression la plus directe et la plus dénudée qui soit, mais aussi en quelque sorte emblématisée, comme pour cautériser la plaie par le feu, comme le biblique serpent d'airain exhaussé guérit par sa seule vue les morsures de serpent… Ainsi proclamée au plus serré, enchâssée dans l'écrin d'une unique et dense formulation, la contradiction alors ne désespère plus le sens : elle lui confère une fulgurante splendeur là même où il devait s'abolir. Enfin il y a bien une parenté de l'oxymore avec le scandale : à savoir, ce qui ne devrait pas être, et qui est quand même. Et du même coup il y a un double effet pychologique de l'oxymore : calmer l'esprit inquiet (ce qui est dit n’est plus à dire, et du réel on a pris acte), réveiller l'esprit assoupi (quoi ? qu’est-ce que c’est que ça…).

            L'oxymore du type “obscure clarté”, “froide ardeur”, “mourir de vie” etc., entre dans une compénétration des thèmes beaucoup plus profonde et intime que ne le fait l'antithèse qui se contente de confronter deux états contraires du monde. Dans l'oxymore où un sujet reçoit un prédicat qui lui est contraire, s'opère la mise en œuvre hic et nunc de la contradiction. Aspect de via negativa transformée en via  contradictoria. Le réel s'avère inexprimable dans sa totalité parce qu'il possède à la fois toutes les déterminations. Si on veut dire le tout, si on veut dire cet indicible, ce ne peut être qu'à l'encontre des lois habituelles du langage, de la logique, de la pensée. Sorte d'éléatisme à rebours. N'est-ce pas ce qui est suggéré par Verdet dans ce poème aphoristique :

                                    A un certain point critique du langage

                                    L'étoile implose                                                                         OO  288

Ecoutons à propos de ce distique le commentaire de Philippe Delache : “Ça, c'est le trou noir. C'est très bien vu. Quand on veut décrire les stades de l'évolution stellaire jusqu'à l'étoile à neutrons, on arrive à le faire. On dira la lutte entre la gravitation et l'interaction nucléaire. Mais bientôt il n'y a plus d'électrons, plus de protons, plus d'atomes, plus de noyaux d'atomes […] À la question "décrivez moi ce qui va se passer", on ne peut plus répondre facilement. Ça doit se décrire en termes de relativité générale dans un langage espace-temps, et on se lance dans l' "indisible"” 47.

            Détours  regorge, pourrait-on dire, d'oxymores baroques qui sont autant de joyaux. Ainsi :

                                    Je suis partout où ne suis pas

                                    mais nulle part où je me trouve                                         Détours 

Et encore :

                                    Tant et tant de stellaires fracas

                                    qui font tant et tant de silence                                       Détours

            La poésie d'André Verdet se situe au plus près de la philosophie telle que la définit F. Jacques : “La philosophie maintient l'exigence d'ouverture infinie, au point de ne s'arrêter à aucun ordre de réponses déjà fondé” 48. Chez André Verdet, on peut mesurer au plus juste la proximité et la distance entre poésie et philosophie. Sa poésie à la fois est et n'est pas une poésie philosophique, de même que à la fois elle est et elle n'est pas une poésie scientifique, au sens réputé classique de ces expressions (où la formulation poétique offrirait simplement l'ornement de sa particulière diction à une pensée préalablement construite). Elle est plutôt avec la science et la philosophie, loin en amont, dans la souche commune de l'interrogativité. Présumons également que si elle partage inquiétudes et problèmes avec la science et avec la philosophie, elle en cherche aussi bien les issues et les éventuelles résolutions par des voies intellectuelles autres, tandis qu'elle en cisèle l'expression par des voies langagières en écart, dont les exigences s'imposent dans leur autonomie et leur souveraineté propres.

            György Somlyo est né en 1920, au bord du lac Balaton en Hongrie. Il est poète, romancier, essayiste, traducteur. En 1965, il fonde Arion, revue internationale de poésie. Il a reçu quatre fois le prix Attila Jozsef. Très lié à la France, il est membre correspondant de l’Académie Mallarmé. Nombre de ses poèmes ont été publiés à Paris chez Seghers, Gallimard, Laffond. Parus en 1987, les Parisiens 49 ont été écrits directement en français. Ce sont des poèmes très circonstanciés : quelques uns, par exemple, ont été écrits, nous informe-t-il, dans l’autobus 38, celui qui mène du centre de Paris vers la maison d’Anita Tullio, sculpteur 50, à qui il rend visite et à qui il consacre plusieurs poèmes. La maison d’Anita est située près du boulevard Saint-Jacques. On reconnaîtra, au-delà des précisions singulières, le personnage du flâneur, le promeneur parisien, tel que l’ont illustré Baudelaire, Rilke, ou Walter Benjamin. Dans les Parisiens, comme dans la plupart des poèmes de Somlyo, il y a une grande limpidité, simplicité de la langue, volonté de légèreté, jusque dans l’évocation des personnages de la comedia dell’arte italienne. Les lieux évoqués sont les jardins du Palais-Royal, les boulevards entre République et Bastille, le quai de la Râpée, la gare de l’Est : le départ par le train, et en voiture, la sortie de Paris par la Nationale 1…

            Voici d’abord un poème sur Anita Tullio, Parisiens IX ou l’atelier d’un sculpteur. Ainsi dédié : “Pour Anita-Atina” (anagramme en allusion à la déesse grecque Athéna). Paris, Villa St-Jacques, 26 avril 1986.

                                    Au bout d’une ruelle

                                                                        sans issue sauf pour les galaxies

                                    un entrepôt de sphères

                                                                        obituaire de boulets

                                    station d’essais de globes

                                                                              chantier de particules

                                    hangar de planètes

                                                                   atelier d’étoiles

                                    avec de nouvelles terres

                                                                            faites de la terre mise à feu

                                    […]

                                    astres démasqués

                                                                 des quanta munis de visage

                                    révélations révolues

                                                                   révolutions redites

                                    au bout d’une ruelle

                                                                    dans les mille mains

                                    d’une déesse barbare

                                                                     qui les projette dans notre vide

            Et à présent Parisiens IX bis. Toujours pour Anita. C’est Paris, dans l’autobus 38, entre Saint-Michel et Denfert-Rochereau, le 26 avril 1986 (la mention des circonstances de temps et de lieu fait en quelque sorte partie du titre).

                                    Déesse paysanne

                                                                déesse terrienne

                                    qui travaille la terre

                                                                   fait l’amour

                                    avec la terre

                                                            confond son sexe

                                    avec de la terre

                                                            pour mettre au monde

                                    d’autres terres

                                                            prises à la terre

            Parisiens I Paris, jardin du Palais-Royal, 15 février 1986. Sur le thème du visage-masque :

                                    La langue est un masque

                                                                            je porte des mots

                                    sur mon visage

                                                            mon visage a des traits de mots

                                    ces mots étrangers

                                                                  étrangement les miens

                                    ne font qu’un masque sur un masque

                                                                                                mon visage

                                    est un masque de mots

                                                                           un masque voilé de visage

                                    avec mes mots étrangers sur mon visage

                                                                                                     avec ce visage

                                    étranger sur mes mots […]

Le poème se poursuit dans une énigmatisation légère, un peu carnavalesque :

                                                                        subitement c’est comme si je

                                    n’étais depuis toujours

                                                                        vêtu que de mots

                                    qui ne sont pas moi

                                                                   mais que moi je deviens

                                    domino de moi-même

                                                                        dans une mi-carême de mots

            Voici un autre poème, celui non pas tant du dédoublement que de la superposition, la transfiguration, analogue à ce qui se passe dans l’écriture de Violette Leduc, lorsque, par exemple, dans Trésors à prendre, elle retrouve “Broadway à Marseille” 51. Chez Somlyo, la transfiguration va vers l’énigme, tandis que les références “circonstancielles” ancrent le poème dans une réalité espace-temps-socialité. Nous voici à Paris, rue de Venise, le 11 mars 1986. La rue de Venise est une petite rue du 4ème arrondissement, qui donne juste au milieu de l’esplanade du centre Beaubourg ; le poète y demeura pendant son séjour à Paris en 1986.

                                    […]

                                                            Venise à Paris

                                    Paris à Venise

                                                            ce double est mon double

                                    dominos et arlequins

                                                                        au carnaval

                                    de mon temps masqué

                                                                        dans le bruit de l’eau dormante

                                    que fait jaillir sur les lagunes

                                                                                    une dure absence de mer

            Autre poème frappant, “le destin”, poème yourcenarien, écrit à Paris, boulevard St-Jacques, le 14 avril 1986. Non loin de chez Anita Tullio…

                                    Tout nous arrive par si

                                                                        tout nous quitte par sinon

                                    […]

                                                                        si je n’y allais…

                                    si elle/il n’y venait…

                                    […]

                                    si l’un était en retard…

                                                                     ou l’autre ne l’était point…

                                    […]

                                    Car le dessein des dieux

                                                                           est invisible à l’homme

                                    (comme le dit Solon

                                                                        traduit par Yourcenar)

                                    et surtout quand ils

                                                                    n’en ont pas du tout

                                    quand c’est l’absence de desseins

                                                                                            qui est plus que visible

                                    et pourtant tout est tel

                                                                        comme s’il était

                                    ce qu’il n’est pas

                                                                 le hasard

                                    porte les masque du dessein

                                                                                    le dessein celui du hasard

                                    tandis que je traîne à Paris

                                    […]

                                    je traîne de rue en rue

                                                                        de rencontre en rencontre

                                    selon quels desseins

                                                                        invisibles des dieux

                                    vers quels buts

                                                            de qui donc ?

  J’ai choisi de vous proposer également quelques extraits d’un autre recueil, beaucoup plus vaste, de György Somlyo, intitulé que cela 52, un ensemble de poèmes de 1962 à 1985. Dans son avant-propos, Somlyo explique : “Que cela. Et pas ceci. Pas autre chose. Cette pensée m’a tourmenté et concerné depuis mon enfance […] Cette pensée non seulement ne se pose pas dans la nature, elle ne peut même pas se poser à propos de la nature. […] ‘Pourquoi donc que cela ?’ C’est par là que cette question peut dégager une de ses énergies les plus puissantes. La ‘relation d’incertitude’, dont nous savons qu’elle définit l’attitude de la matière, relève encore davantage de l’être humain. À la question : ‘Qui sommes-nous ?’, il faudrait substituer celle-ci : ‘Pourquoi sommes-nous précisément tels ?’. […]  Pourquoi ai-je écrit justement ces poèmes-là ? Rien ne peut y répondre, sauf, justement, ces poèmes”. Problème philosophique : pourquoi ceci plutôt que cela, pourquoi pas ceci et cela, ou plus radicalement, pourquoi quelque chose plutôt que rien ? Il y a une résonance très sartrienne dans cette sensibilité à la contingence, à l’arbitraire réducteur de la réalisation des possibles, cette sorte d’indéductibilité du réel, de non justification, qui prélude à la Nausée, qui en fait la susbtance. Une difficile et problématique sensation, que Sartre semble avoir résolue en l’adoptant jusqu’au bout, en quelque sorte, en refusant justement de poser la question en termes de possibles, ou d’essence à actualiser : seule et en premier lieu, l’existence… Que l’existence. Comme le dit à son tour le poète : “que cela”.

            Du recueil que cela, un Extrait d’un art poétique n° X (p. 9), traduit par Guillevic :

                                    On ne peut même pas décrire cette simple chambre

                                    Et la genèse des objets qui sont là leur survivance

                                    Et ce minuscule infini du crépuscule d’hiver en raccourci

                                    Qui tient dans le cadre de la fenêtre

                                    Même pas les couleurs visibles

                                    Encore moins celles qui ne le sont pas

                                    […]

Nous voici aux prises avec une stupeur philosophique énorme, d’allure éléatique : on ne peut même pas dire que l’être est ceci, ou cela. Pour les Eléates, c’était enfeindre le principe d’identité. D’où l’imposibilité philosophique de cette activité littéraire par excellence, la description, ou de cette modeste entreprise phénoménologique, décrire les choses mêmes… Nous aurons remarqué au passage l’oxymore d’un “minuscule infini”, le raisonnement a fortiori du “même pas les couleurs visibles/encore moins celles qui ne le sont pas”. Or, il faut insister là-dessus, cela malgré tout est dit, et cela fait énigme, car objectivé dans la lettre même du poème. Tel est la puissance du procédé de prétérition : l’auteur accomplit ce qu’il dit qu’il ne peut pas accomplir, il le fait tout en disant, et par le moyen de dire, qu’il ne peut pas le faire. Ainsi se trouve mise en exergue l’énigmaticité de tout accomplissement.

Parmi les nombreux autres thèmes du recueil : un hommage à un peintre, Piero della Francesca (1962) où Somlyo affirme que “la peinture donne à nos yeux des yeux nouveaux” (p. 13). Dans la section “la plaie et le couteau” (1970-1976), des poèmes sur la sculpture, l’Orphée de Zadkine, la peinture de Chagall, la musique d’Anton Webern. Somlyo nous dit “avec un peu de mathématiques” que “tout événement est petit/comme si rien n’était advenu” (p. 93). Dans la section des “contre-fables”, je mentionnerai un titre significatif, celui de la “fable de ce que nous ne racontons pas” (p. 40). Et je vais lire en entier une “fable contre les fables” (p. 29) :  

                                    a

                                    Non ce qui nous arrive

                                    Ce que nous sommes

                                    Quoiqu’il nous arrive

                                    b

                                    Quoiqu’il nous arrive

                                    Toujours ce que nous sommes

                                    Non ce qui nous est arrivé

                                    ab

                                    Non ce qui nous est arrivé

                                    Ni ce que nous sommes

                                    Quoiqu’il nous arrive

                                    Toujours ce que nous pouvons devenir           

                                                                                                    (traduit par Lorand Gaspar)

J’ai retenu, pour conclure cette trop longue allocution, un poème de György Somlyo qui fait partie, toujours dans que cela, d’une section au titre extrême-oriental : “Les 10.000 manières d’être chat”. On peut l’entendre comme un écho aux poèmes de T. S. Eliot, en tout cas il est dans la tradition des poèmes de chats inaugurée par Baudelaire. Le chat est un petit sphinx miniature. Totem/gardien de l’énigme, il est notre guide vers l’invisible, puisque ses yeux voient ce que nous ne voyons pas… Les poèmes de Somlyo présentent le chat comme artiste, comme savant, comme géomètre, comme “présence et absence”. Le voici à présent “comme saint” (p.115) :

                                    il s’étire sur le tapis

                                    avec des mouvements

                                    à l’avance innervés

                                    /depuis dix mille ans/

                                    il se couche

                                    dans son immobilité

                                    composée par lui-même

                                    au milieu de la pièce

                                    il se remémore

                                    le tabou intouchable

                                    de sa sainteté désert

                                                                    (traduit par Guillevic)

  C’est dans la bonne compagnie de ce saint poète de chat, ou saint chat de poète, que je vous laisse méditer.

                                                                                Françoise Armengaud, Université de Paris X-Nanterre

1.Françoise Armengaud : Lignes de partage. Littérature/Poésie/Philosophie. Paris. Editions Kimé. 2002.

2. Barbara Formis : “À propos de Lignes de partage”, in Revue de Métaphysique et de Morale (à paraître).

3. Francis Jacques : Dialogiques. Recherches logiques sur le dialogue. Paris. PUF. 1979.

4. Francis Jacques : L'espace logique de l'interlocution. Paris. PUF. 1985. Sur le dialogisme jacquéen, cf. F. Armengaud : “Locuteurs en relation : vers un statut de co-énonciateurs”, in Revue de linguistique DRLAV, 1984. Et F. Armengaud : “La pragmatique du dialogue référentiel de Francis Jacques”, in G.Delledalle éd., Semiotics and Pragmatics. John Benjamins. Amsterdam. 1989.

5. Jean-Louis Leutrat : “Les silences de l’amitié”. Anthony Wall : “Le vocatif des textes écrit et visuel”. In Du dialogue au texte. Autour de Francis Jacques. Actes du colloque de Cerisy. Textes présentés par Françoise Armengaud, Marie-Dominique Popelard et Denis Vernant. Paris. Editions Kimé. 2003.

6. Francis Jacques : De la Textualité. Pour une textologie générale et comparée. Paris. Editions Jean Maisonneuve. 2002. (p. 43).

7. Francis Jacques : “Interrogativité et textualité. Une contribution à la théorie du texte et des textes”. In Mélanges offerts à Robert Ellrodt. Presses de la Sorbonne Nouvelle. Université de Paris III. 1994. P. 33.

8. Elisabeth de Fontenay : Le silence des bêtes. Paris. Fayard. 1998. (p. 617).

9. Françoise Armengaud : Hautes terres solaires. Les Provences de Verdet. Nice. Editions Melis. 2001.

10. Françoise Armengaud : “De H. P. Grice à F. Jacques : remarques sur la maxime de pertinence”. Et “Le dialogisme du ‘voir comme’. À propos de L’Autre visible de F. Jacques”, in Lignes de partage, op. cit.

11. Francis Jacques : “Interrogativité et textualité”, op. cit. p. 23.

12. Françoise Armengaud : “Le dilemme platonicien de l’inspiration et de la compétence dans le Ion”. Communication au Colloque “Poésie et philosophie”. Centre international de poésie de Marseille, octobre 1997. Paru dans Poésie et philosophie. Textes réunis par Jean-Claude Pinson et Pierre Thibaud. Editions Farrago. 2000. Repris dans Lignes de partage, op. cit.

13. Françoise Proust : “La fiction narrative en philosophie”, in Encyclopédie Philosophique Universelle, tome I. Paris. PUF. 1990. (p. 867).

14. Barbara Cassin : L'effet sophistique. Paris,.NRF, essais, Gallimard. 1995. (p. 474).

15. Marcel Détienne : Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, préface de Pierre Vidal-Naquet. Première édition 1967, Maspéro. Réédition 1994, Pocket, coll. Agora. (p. 200).

16. Northrop Frye : Le Grand Code. La Bible et la littérature. Paris. Editions du Seuil. 1981. 1984. (p. 47).

17. Claude Esteban : Critique de la raison poétique. Paris. Editions Flammarion. 1987. (pp. 259-260).

18. Ibid., p.261.

19. André Verdet : Anthologie des poèmes de Buchenwald. Paris. Editions Robert Laffont. 1946. Republié par les Editions Tirésias en 1995.

20. Maurice Blanchot : La bête de Lascaux. Montpellier. Fata Morgana. 1958. P. 21.

21. Jean-Claude Pinson : Habiter en poète. Essai sur la poésie contemporaine. Seyssel. Editions Champ Vallon. 1995. (p. 18-19).

22. Michel Deguy : La raison poétique. Paris. Editions Galilée. 2000.(pp. 13-19).

23. Francis Jacques : De la Textualité, op. cit.,p. 23.

24. Francis Jacques : De la Textualité, op. cit., p. 37.

25. Stéphane Mallarmé : Ecrits sur le livre (choix de textes préfacé par Henri Meschonnic). Paris. Editions de l’éclat. 1985. (p. 76).

26. Charles Malamoud : Cuire le monde. Rite et pensée dans l’Inde ancienne. Paris. Editions La Découverte. 1989. (pp. 242-243).

27. Francis Jacques : “Sur le concept et le corps de l’œuvre d’art. Oblitération, défiguration, transfiguration”, in Education. et formation. Paris. Editions Parole et Silence. 2004.

28. Francis Jacques : De la Textualité, op. cit., p. 19.

29. Francis Jacques : De la Textualité, op. cit., p. 22.

30. Francis Jacques : De la Textualité, op. cit., p. 35.

31. Francis Jacques : De la Textualité, op. cit., p. 37.

32. Anne-Marie Amiot : “André Verdet, poète présocratique ? ou ‘Quand le chercheur rejoint Orphée… ’ ”, in André Verdet : “Le pur espace poésie”. Textes présentés par Béatrice Bonhomme et Françoise Armengaud. Paris. L’Harmattan. 2004.

33. Francis Jacques : “ Une perspective philosophique sur Détours ”, in André Verdet Pluriel. Nice. Editions du Musée d'Art Moderne et Contemporain. 1992. (p. 176).

34. André Verdet : Le ciel et son fantôme. Paris. Editions Galilée. 1975

35. André Verdet : Détours. Paris. Editions Galilée. 1991.

36. Michel Deguy : “ La traversée du Léthé ”, in La poésie française au tournant des années 80. Textes réunis et présentés par Philippe Delaveau. Librairie José Corti. 1988. (p. 149).

37. Francis Jacques : Ecrits anthropologiques. Paris. L'Harmattan. 2000. (p. 86).

38. André Verdet : L’obscur et l’ouvert. Paris. Editions Galilée. 1984.

39. Françoise Armengaud : “ Un pays tout entier aux aguets ”, in Hautes terres solaires. Les Provences de Verdet. Nice. Editions Melis. 2002. (p. 215 sq.).

40. André Verdet : De quel passé pour quel futur ? Paris. Editions Galilée. 1980.

41. André Verdet : Seul l’espace s’éternise. Paris. Editions Galilée. 1994.

42. André Verdet : Les Complaintes. Nantes. Editions du petit Véhicule. 1988.

43. Francis Jacques : De la Textualité, op. cit., p. 21.

44. Guillaume Salluste du Bartas : La Sepmaine. 1578.

45. Françoise Armengaud : “ Figures du tragique et du baroque : L'Oiseau d'or chantera ”, in André Verdet. Du multiple au singulier. Paris. L’Harmattan. 2003.

46. Cf F. Armengaud : Lignes de partage. Littérature/Poésie/Philosophie. Paris. Editions Kimé. 2002. (p. 57 sq.).

47. Philippe Delache : “Je me suis pris à suivre sa quête ”, in Pierres de vie. Hommage à André Verdet. Textes réunis par F. Armengaud. Paris. Editions Galilée. 1986. (p. 210 & 211).

48. Francis Jacques : “ Réponse à Paul Beauchamp ”, Transversalités, n° 73, Janvier-mars 2000. (p. 107).

49. György Somlyo : Parisiens. Lausanne. Pierre-Alain Pingoud éditeur. 1987.

50. Cf. Françoise Armengaud : Anita Tullio : les folles épousailles de la terre et du feu. Paris. Collection “L’art en bref”. L’Harmattan. 2001

51. Françoise Armengaud : “L’usage de la métaphore dans Trésors à prendre de Violette Leduc”, Lignes de partage, op. cit.

52. György Somlyo : que cela (poèmes 1962-1985). Paris. Editions Belfond. 1986.

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