Francis
Jacques, Ecrits anthropologiques. Philosophie de l'esprit et
cognition, L'Harmattan, Paris: 2000
Compte-rendu
paru dans Hermès, n°30, 2001, p. 207-210
On ne présente
plus Francis Jacques, l'auteur de Dialogiques (1979), de Différence
et subjectivité (1982), de l'Espace logique de l'interlocution
(1985) est sans doute l'un des philosophes français qui
demeurera dans la mémoire des philosophes, linguistes ou
sémiologues autant que chez les logiciens ou les théologiens.
Avec Paul Ricoeur ou Jacques Bouveresse, pour ne citer qu'eux, il a
reconstruit, plutôt que déconstruit, le discours
philosophique français en lui faisant prendre de façon
encore "raisonnée" ce qu'il nomme ici justement le
"linguistic turn" mais aussi le "textual turn".
Il
est donc immédiatement question de raison "érotétique"
car "si penser c'est questionner, il faut bien que le texte
comporte un axe érotétique parmi ses dimensions
constitutives. Le linguistic turn voulait délimiter le domaine
de ce qui est pensable à travers une analyse de ce qui est
dicible, le textual turn à travers une analyse du
textualisable."(p. 253). C'est dire qu'au centre de sa
réflexion, les conditions fondatrices de la communicabilité,
le Questionnement et l'Interrogation, sont mis au premier plan.
Ainsi, à la suite de Wittgenstein et de Peirce, il tente de se définir une pragmatique dialogique qui prétend "devenir une science (?) des conditions a priori de la communicabilité par des moyens symboliques" (p. 275). Encore faut-il que le logos lui-même soit dialogisé, et pour ce faire que "l'ego (ne soit plus mis) au centre des coordonnées énonciatives mais la relation interlocutive elle-même (..) et concevoir l'auditeur comme un vrai co-locuteur..(car) on parle avec l'autre et non pas seulement à l'autre.. (et surtout) c'est moi qui parle mais c'est nous qui disons". (p. 276)
Les textes,
difficilement accessibles pour des raisons diverses, présentés
dans ce volume, treize au total, illustrent heureusement ce programme
mais l'éclairent aussi en produisant des études variées
qui montrent la transversalité fructueuse des démarches
de l'auteur: docteur en théologie et philosophe chrétien
continuateur de Lévinas (cf. texte 1), grand connaisseur des
philosophies du langage et de l'esprit anglo-saxonnes (cf. texte 6
consacré à Ryle), très ouvert aux apports des
sémiologues, Bakhtine ou Peirce qui inspirent sans doute sa
saisie très suggestive des registres du Comprendre, de
l'Interpréter et de l'Interroger (texte 8, 9), enfin
préoccupé par les relations de rivalités et
de connections des anthropologies scientifique, philosophique et
théologique (texte liminaire).
On l'a compris, il n'est
pas donné à tout un chacun de devenir le co-locuteur de
F. Jacques, c'est-à-dire de faire simplement de son ouvrage
une lecture pour comprendre sans interpréter, soit de "se
livrer au même questionnement et d'adopter le même mode
d'interrogation que le texte ..et le même dispositif catégorial
pour recouvrer le sens" (p. 220). Certes le temps de la lecture
est celui de l'interrogation mais celui-ci est ou devrait-être
(?) "tendanciellement commun à l'auteur et au lecteur
impliqué" (p. 221).
Cependant pour passer du "c'est
moi qui parle au c'est nous qui disons", il faut bien que les
désaccords soient exhibés autant que les accords et que
le lecteur s'interroge (avec) l'auteur.
La position du
co-locuteur ou du "vrai lecteur" (p. 223) n'est-elle pas
"idéale" comme cet autre (Dieu, l'Histoire, la
Vérité) que Bakhtine suppose comme destinataire ultime
de tout texte? Pour le lecteur ordinaire, ne faut-il pas alors
concevoir un gradient entre comprendre et interpréter, car
comment celui-ci, à moins d'être un double idéal
de l'auteur pourrait-il adopter les "mêmes"
questionnement, interrogation ou dispositif catégorial?
Et
peut-on rompre dans ces conditions avec la problématique de
l'intentionnalité lorsqu'il s'agit du rapport monolocutif,
même dialogique, "auteur-lecteur" qui caractérise
le textuel face au discursif ? On peut encore en douter si pour
Francis Jacques "il faut bien que le texte comporte un axe
érotétique" (note 216, p. 253). Nous
soulignons l'emploi du singulier qui oriente plutôt selon nous
vers l'hypothèse d'un uptake minimal du questionnement ouvert
par un dispositif textuel proposé par un autre alors que "l'on
se met d'accord"à son propos dans les situations
interlocutives de discours. (...)
Prof. Claude Chabrol, Université de la Sorbonne Nouvelle