"ENTRE CONFLIT ET DIALOGUE ?"  in Revue Autrement, nƒ102, A quoi pensent les philosophes?, 1988

La philosophie est nÈe avec le dialogue et s'est dÈveloppÈe comme un monologue. Or le dialogue n'est ni le refus ni l'exa‚cerbation des diffÈrends. C'est en analysant la relation inter‚locutive qu'on peut dÈpasser l'opposition entre consensus et dissensus.

 ´ Joignez ce qui est complet et ce qui ne l'est pas, ce qui concorde et ce qui discorde, ce qui est en harmonie et ce qui est en dÈsaccord. ª

HÈraclite

La philosophie s'est posÈ pour elle-mÍme en GrËce en engendrant un discours tout ý fait original, le questionnement qui porte sur le fondement, sous la forme du dialogue.

Peu importe ý cet Ègard que le premier ý en avoir Ècrit soit ZÈnon d'ŠlÈe, peu importe que Platon ait Ècrit ses Dialogues alors que Socrate tenait par la parole un dialogue vivant avec les AthÈniens : toujours est-il que l'Ètonnement a suscitÈ chez Platon une analyse dialectique qui s'est articulÈe en ce type de discours. En plaÁant la dialectique au faÓte de l'Èdifice de la connaissance, Platon prend líini‚tiative simultanÈe d'exalter l'art du dialogue. Il semble admettre que l'accord de l'interlocuteur est pour la pensÈe condition d'un progrËs, partant qu'il a une signification philosophique. Loin que la question ´ qu'en est-il ? ª soit alors subordonnÈe ý la question ´ que t'en sem‚ble ? ª, elles sont conduites solidairement.

C'est aussi un fait quíun ÈlÈment socratique trËs ancien est entrÈ dans la rÈflexion contemporaine. La vie culturelle, ý mesure que s'installent les normes de la sociÈtÈ post-industrielle, apparaÓt multicommunautaire et polycentrÈe. Notre gÈnÈration prend une vive conscience de la pluralitÈ et surtout de la difficile commensuration des discours. Comme par compensation, elle ne cesse d'invoquer le dialogue, gÈnÈralement sans le distinguer beaucoup de la conversa‚tion ou de la nÈgociation, ni dÈpasser la mÈtaphore : alternance de paroles, navette rapide, alors qu'il faudrait renouveler son concept.

Aujourd'hui, il apparaÓt plus intÈressant de savoir ce que l'on veut du dialogue que de savoir ce que l'on attend de son esprit. C'est en grande partie la mÍme chose. Reste ý dÈcider si, ý notre situa‚tion nouvelle, ý l'heure du dÈclin des discours universalistes, correspond la conception traditionnelle, d'ailleurs courante, du dialo‚gue. Celle-ci s'Ètait laissÈ fasciner par un Ètat de la rationalitÈ qui n'est plus le nÙtre, fondÈ sur une universalitÈ catÈgoriale que notre expÈrience de la pluralitÈ des thÈories et des cultures dÈment. C'est que l'homme contemporain a cessÈ de vivre de koinonikÙn, comme le sujet d'une sociÈtÈ universelle ou comme membre d'une commu‚nautÈ úcumÈnique d'origine ou de destination.

Aussi bien, l'homologie facile des discours est pour nous une rÈa‚litÈ lointaine qui s'Èloigne de plus en plus. Je ne sais si, comme l'avancent certains auteurs, nous vivons la fin des grands rÈcits de justification. Mais Kant le premier a imposÈ ý l'attention l'essaim d'abord incontrÙlÈ des jeux de langage. Que faire devant leur Èvi‚dente pluralitÈ ? Les concilier en quelque syncrÈtisme nÈoleibnizien ? Faire le compte des Óles de l'archipel avant de prendre la mer pour tenter le passage ? Mais l'EncyclopÈdie est morte. Ou prendre le parti de rÈintroduire en philosophie la question de la communica‚bilitÈ dialogique, ý condition de la distinguer de la simple communicativitÈ comme jeu dans les rËgles. Comment peut-il encore se dire quelque chose entre nous ? Il en va autant de l'efficace du dialogue interpersonnel que de la confrontation constructive des programmes de recherche entre experts dans l'espace de l'inter-science ; de tout discours qui prÈtend s'Èchanger ý travers les frontiËres des commu‚nautÈs culturelles. Il s'agit alors de gÈrer les diffÈrences dans le conflit sans exclure la disparitÈ initiale des codes.

On voudrait montrer que ce dernier parti qui suppose de conce‚voir et d'effectuer un jeu sur les rËgles n'est pas dÈraisonnable. Peut-Ítre en effet est-il le seul conforme ý la fois ý une certaine hÈtÈrogÈnÈitÈ des discours et au fait non moins significatif que les hommes dans un nombre non nÈgligeable de cas parviennent ý s'enten‚dre ñ sans rechercher pour autant un consensus de pure conces‚sion ou un compromis d'appauvrissement.
 

 

DIALOGUE, DIALOGISME, INTERLOCUTION

Plaisir du dialogue : sans Ègal. Pas celui du consensus, mais des fÈcondations incessantes. On síy surpasse, on síy Ètonne. En quoi consistent justement l'effort et le plaisir intellectuel.

Une conception dialogique du dialogue le distingue de la recherche du consensus pour lui rendre sa fonction d'innovation sÈmantique, son aptitude ý crÈer du neuf dans le milieu du langage. Mais pour autant, il ne faut pas concevoir le dialogue comme s'il consis‚tait ý viser un consensus dans le mÍme systËme. ConÁu dialogiquement, le dialogue doit pouvoir s'installer justement entre les systËmes ou plutÙt entre des porte-paroles Ègalement raisonnables de positions, programmes ou communautÈs thÈoriques diffÈrents. Le dialogue des problÈmatiques peut, en effet, fournir une expÈrience fondamentale et fondatrice pour le statut du discours. La solution cherchÈe doit commencer par rÈunir les ÈlÈments d'une nouvelle analytique de la communication. Elle ne s'adresse pas aux seuls phi‚losophes mais ý tous ceux qui, pÈdagogues, nÈgociateurs ou diplo‚mates, interviennent dans un procËs d'interlocution. Encore faut-il distinguer l'interlocution, le dialogue et le dialogisme.

L'interlocution est le transcendantal du dialogue, le dialogue est un mode de discours particulier, une certaine stratÈgie bivocale inter alia. Le dialogisme est ý quelque degrÈ co-extensif de tout discours.

Il Ètait pour le moins paradoxal que les philosophes aient pour la plupart assignÈ au dialogue des conditions de possibilitÈ non dia‚logiques ; la rÈminiscence, c'est-ý-dire un savoir qui est souvenir (Pla‚ton), la commune participation ý la raison (Descartes), l'harmonie prÈÈtablie entre les monades (Leibniz), une structure catÈgoriale trans-subjective (Kant, Husserl). Autre paradoxe : on ne s'en est pas avisÈ jusqu'ici.

Il est pourtant clair qu'une conception du discours demeure non dialogique aussi longtemps que les phrases continuent ý Ítre tenues pour les rÈsultats de l'activitÈ symbolique d'un locuteur individuel. Qu'il le fasse alternativement aprËs avoir ÈcoutÈ l'autre n'y change rien. C'est toujours lui qui a la charge d'articuler son intention de sens dans un systËme de diffÈrences, et son propre rapport au monde dans un systËme de signes et de significations. Cela revient toujours ý caractÈriser une Ènonciation par le triplet d'une phrase, d'un con‚texte et d'un locuteur. Il est pourtant impossible de joindre deux soliloques en un dialogue, de mÍme on ne saurait fracturer une parole dšment adressÈe et reÁue en deux moitiÈs de sens.

Comment garantir le passage d'une parole prononcÈe de part et d'autre en premiËre personne, de je ý toi et de tu ý moi, si je et tu nous ne composons pas une dyade selon la rÈciprocitÈ ? Rien d'Ènigmatique ici : cette dyade, ce nous de rÈciprocitÈ, est produit par une relation dyadique. On la distinguera du nous collectif, le plus souvent analysÈ par les auteurs, qui est produit par une rela‚tion d'appartenance au groupe.

Force nous est donc d'introduire la relation interlocutive en tant qu'elle est gÈnÈratrice d'un processus d'interaction effectivement communicative, i.e. d'un mouvement rÈsolutoire de double codifi‚cation et de double contextualisation.

Dans l'ordre moral, on pourrait montrer de mÍme que les con‚cepts d'obligation (je suis obligÈ par la loi, mais envers toi), de par‚don (je te pardonne), de promesse (je te promets), de responsabilitÈ (je suis responsable de quelque chose devant quelqu'un envers quelqu'un) ñ, nous somment tous d'introduire l'instance interper‚sonnelle aux cÙtÈs de l'instance personnelle et des valeurs collecti‚ves, Èventuellement universelles, dans l'analyse. Qu'elle n'ait jamais encore ÈtÈ introduite dans la philosophie morale comme un primi‚tif pour l'analyse, est pour moi une chose confondante.

Revenons au dialogue : comme j'ai eu l'occasion de le montrer dans mes ouvrages ý ce sujet, il convient de le dÈfinir ý partir du dialogisme et non l'inverse, et tous deux ý partir de la relation interlocutive.

Dl ñ Le dialogisme dÈsigne la structure interne de tout discours en tant quíil fonctionne de maniËre transitive entre deux instances Ènonciatives en relation interlocutive, en rÈfÈrence ý un monde ý dire. La production du sens s'opËre alors par la conjonction des ins‚tances en position de locuteur-auditeur idÈal et au profit de la dyade des personnes engendrÈe par la relation.

D2 ñ J'appellerai dialogue une stratÈgie discursive particuliËre qui majore la participation sÈmantique des instances Ènonciatives pour enrichir le rÈfÈrentiel. C'est une forme transphrastique dont chaque ÈnoncÈ, appelÈ alors message, est dÈterminÈ, tant pour sa structure sÈmantico-pragmatique que pour sa syntaxe elle-mÍme, par une mise en commun Èquitable du sens et de la valeur rÈfÈrentielle, et dont l'enchaÓnement sÈquentiel est rÈgi par des rËgles pragmatiques assurant une propriÈtÈ de convergence. 

QUI A PEUR DU DIALOGUE ?

  Quelques commentaires sur les dÈfinitions prÈcÈdentes. Qui ne s'est ÈcriÈ : le dialogue est une mystification, il faut refuser d'y entrer (surtout avec X !) ; mais qui n'a pas dit aussi : le dialogue est la derniËre solution, il faut rÈussir ý en avoir un (jus‚tement avec X ! ). Reste ý savoir ce que nous voulons dire (rÈellement) en parlant d'un (vrai) dialogue. Sous ces plÈonasmes, rÈentendre le sens problÈmatique d'un mot qui paraÓt usÈ avant d'avoir pris sens. Mot attrape-tout, mot-hÙpital, lieu de tous nos malaises. Une extrÍme instabilitÈ se remarque dans les conceptions du dialogue. Particu‚liËrement inerme, l'idÈe qu'on dialogue dËs qu'on exprime alternati‚vement des opinions ou qu'on respecte les tours de parole. Ainsi ValÈry : ´ Que j'aimerais Ècrire, dit-il, un dialogue qui s'appellerait PromÈthÈe. Chaque interlocuteur ayant sa voix mentale, son style. ª Et d'ajouter : ´ Plusieurs modes de voir et leur alternance feraient dialogue. ª Le dialogue est ý peine plus quíun mot convenu pour dÈsigner l'alternance ý basse tension de deux propos qui ont des auteurs diffÈrents.

Un peu plus forte, l'idÈe que la parole est essentiellement dialogue ý partir du moment o˜ l'on reconnaÓt l'autre prÈsent ý qui l'on s'adresse. Du moment qu'on admet qu'ý cet autre, on ne parle que parce qu'il peut rÈpondre. Plus forte mais encore insuffisante, l'idÈe qu'on prononce une parole sur le trajet des rÈponses possibles. Tou‚tes ces formulations sont trop faibles parce qu'elles restent compa‚tibles sous l'axiome que les phrases sont le produit du seul locu‚teur, en termes d'activitÈ discursive individuelle.

On n'abandonne ce prÈjugÈ que pour entrer dans un autre. Tan‚tÙt on imagine le dialogue sur le mode de l'Èchange de vues, tantÙt on l'imagine sous le mode de la fusion irÈnique, comme dans ThÈo‚crite, garÁon et fille gardant leurs troupeaux confondus. En partie parce qu'on assimile le dialogue ý d'autres stratÈgies interactionnel‚les de face ý face, en partie parce qu'on ne forme pas l'idÈe d'un principe relationnel qui est ici moteur de la communicabilitÈ.

Les dÈfinitions que nous avons donnÈes dÈterminent un usage diffÈrent du discours, en rËgle avec sa constitution ultime. Pour peu qu'on ne dÈcide pas de l'essence du dialogue ý partir de corpus imbÈ‚ciles, mais par l'examen des plus rares et prÈcieux entretiens, le terme ne dÈsigne plus l'Èchange des stÈrÈotypes, i.e. des significations tou‚tes faites ý l'instar des marchandises ou des coups. Un usage diffÈrent de la communication, en rËgle avec la constitution active qui consiste ý mettre en communautÈ le sens, la rÈfÈrence et la force illocutoire des propos. Mettre en commun ce qui ne l'est pas encore sur la base de ce qui l'est dÈjý ; repÈrer les divergences sur la base de ce qui l'est devenu. En partageant toujours l'initiative sÈmantique.

Certes, le terme de dialogue est un mot alibi qu'on utilise en situation de force pour mystifier, un mot imposteur par lequel on prÈtend tenir un discours plein. Mais les usages tronquÈs ne sont eux-mÍmes possibles que parce qu'ils s'appuient sur l'idÈe que le dialogue reprÈsente un discours saturÈ en propriÈtÈs typiques, l'approximation d'un type optimal, le discours prÈsentant le plus haut degrÈ de dialogisme. A preuve le fait justement qu'il ne cesse d'Ítre con‚testÈ, invalidÈ dans sa prÈtention, en quoi il est comparable ý ces concepts dont H. L. Hart a analysÈ le comportement logique, par exemple, la validitÈ d'un contrat, la culpabilitÈ d'un homme. Affir‚mer ´ ceci est un dialogue ª, tout comme dire ´ untel est coupable ª, c'est prononcer des phrases qui ne constatent pas, mais opËrent une imputation. Elles se rapprochent des phrases qui servent ý recon‚naÓtre une prÈtention ou un droit. On ne constate pas la valeur dia‚logique d'une stratÈgie interactionnelle, on la revendique en prononÁant un jugement essentiellement invalidable.

Quand revendique-t-on sans abus le label de dialogue pour un entretien ? Lorsqu'on avance une prÈtention ý la plÈnitude communicative. La possibilitÈ d'invalider la prÈsence du concept ne fait qu'un ici avec la possibilitÈ d'imputer le caractËre correspondant que Hart appelait ascription. Les rÈalitÈs capables d'Ítre ainsi imputÈes, ascrites, sont les mÍmes qui sont susceptibles d'Ítre ´ dÈfaites ª. On peut appeler en anglais defeasible le fait de pouvoir Ítre invalidÈ par des circonstances rÈelles qui attÈnuent ou affaiblissent la reven‚dication du label.

La nÈgociation qui se dÈploie dans un champ de forces et d'intÈ‚rÍts n'a pas la mÍme prÈtention. Elle relËve de la description et non de l'ascription. Il n'y a rien dans une nÈgociation qui ne puisse Ítre dans un dialogue sur le mÍme objet, si ce n'est le dialogisme lui-‚mÍme. On a tort de faire valoir contre le ´ vrai ª dialogue le fait qu'il serait introuvable dans les entretiens humains : en imposant la revendication d'un autre usage du discours, d'un langage ý la seconde puissance (Merleau-Ponty), il ne possËde ni plus ni moins de rÈalitÈ que la revendication d'un droit. Chose paradoxale, les circonstances qu'on invoque pour dÈfaire ou annuler la valeur du dia‚logue, loin de prouver son impossibilitÈ, confirment le statut qui lui est propre : une de ces rÈalitÈs comme la justice ou la libertÈ qu'on connaÓt d'abord par leurs possibles dÈfections et que, justement pour cela, on ne peut rÈcuser entiËrement.

Vital et vivant est le dialogue, discours en partance, ´ seule parole qui pourrait Èchapper au livre ª, Ècrit JabËs. Une seule : celle qui ý elle-mÍme Èchappe. Son vrai contraire : non le conflit, car il y a un mode de gestion dialogal du conflit, mais la prison intÈrieure, l'accaparement de l'initiative sÈmantique, la nÈvrose intellectuelle et son auto-dÈvoration. PlutÙt qu'une ´ fiction salutaire ª (Sloterdijk), le dialogue est un optimum, de la communicabilitÈ du sens. Opti‚mum sans normativisme : simplement la vie, de la communication aussi bien, n'est pas indiffÈrente aux conditions qui la rendent possible.

AprËs Platon et avant Diderot, Pascal est sans doute le premier ý concevoir qu'un dialogue est d'autant plus authentique qu'il s'ins‚taure entre deux interlocuteurs dont chacun sait trËs bien qu'ý vou‚loir l'emporter il est certain de se tromper. Šteindre le flambeau de cette prÈtention. Pascal ne cherche pas a avoir raison, pas plus qu'ý sÈduire ou ý paraÓtre : marques d'esprit vulgaire. Comme il n'y a pour lui ni principe premier auquel amarrer l'ordre des raisons, ni site perspectif dans un monde cassÈ, rendu au dÈsordre et au silence du fait du pÈchÈ, les vÈritÈs ´ qui semblent rÈpugnantes ª ne cessent de s'appeler ici les unes les autres. De lý sans doute qu'on aime ý voir dans les disputes le combat des opinions. Le mÍme Pas‚cal qui avait refusÈ d'entrer en mÈtaphysique se fÈlicite de la plu‚ralitÈ des ÈvangÈlistes ! ´ Plusieurs pour la dissemblance de la vÈritÈ ª, dit-il.

La philosophie contemporaine a pris acte de la conviction o˜ nous sommes de ne pas dÈtenir la vÈritÈ, conviction qui a suivi comme son ombre l'essor si rapide de la science. Le sens nous apparaÓt comme le rÈsultat d'un processus signifiant multiple, problÈmatique et, je crois, relationnel, cependant que la vÈritÈ est liÈe au mouve‚ment díÈchange ou de partage du sens. C'est 1'idÈe d'une rationalitÈ ý la fois linguistique et communicationnelle pour un ’ge qui a perdu la conviction d'un logos unique. Pour qui ne peut prendre son parti d'une humanitÈ ÈclatÈe, la question reste comme au temps de Pla‚ton : existe-t-il un chemin vers la plÈnitude du sens ? Mais cette ques‚tion passera pour inexprimable de nos jours, tant qu'on la posera dans une conception dialectique et non dialogique du questionne‚ment. La question est de toujours, c'est son dÈploiement interroga‚tif qui doit Ítre repensÈ pour faire place ý la communicabilitÈ comme mise en commun conjointe du sens ý partir d'une relation de rÈciprocitÈ irrÈductible.

Quant ý la pensÈe du fondement, faut-il dire que notre post‚-modernitÈ la rend inactuelle ? La rÈponse est circonstanciÈe. Ce n'est pas parce que la perspective fondationnaliste traditionnelle, qui fai‚sait reposer l'Èdifice du savoir ou du sens sur l'ego mÈditant, ou sur le langage comme grandeur transcendantale, a ÈtÈ reconnue illu‚soire, qu'il faut nÈcessairement abandonner toute problÈmatique du fondement. A supposer mÍme qu'une dÈmarche transcendantale non subjectiviste soit aujourd'hui hors de nos prises, en particulier sous la forme qui caractÈrisait la modernitÈ, il ne s'ensuit pas qu'on doive renoncer ý une forme plus faible. Wittgenstein distinguait la tenta‚tive pour fonder et la tentative pour ´ faire fond ª. Selon moi, la recherche de conditions minimales du signifier humain est toujours ý l'ordre du jour. Entendons par lý les dimensions inÈliminables de diffÈrence, de rÈfÈrence, de communicabilitÈ. Dans la mesure o˜ elles sont des conditions nÈcessaires, on ne peut ni les nÈgliger ni les pro‚mouvoir sÈparÈment ý l'absolu.

A tout prendre, le seul parti stratÈgiquement possible serait d'implanter l'instance transcendantale dans la relation communica‚tionnelle afin d'examiner ce qu'on peut en dire a priori. J'ajoute que la mise en commun du sens doit faire une place au dissensus et ý l'agÙn dans le discours, se tenir ý Ègale distance d'un modËle con‚sensuel de la vÈritÈ et d'un modËle de discours agÙnal.

   
                                                                                                                                                                                 Francis Jacques

RÈfÈrences Bibliographiques

J. BOUVERESSE, RationalitÈ et cynisme, Paris Minuit 1984.

J. HABERMAS, ´ Was heiþt Universalpramagtik ª, Sprachpragmatik und Philo‚sophie, Suhrkamp, 1976.

J.-F. LYOTARD, Le DiffÈrend, Paris Minuit 1983.

R. Rorty, ´ SolidaritÈ ou objectivitÈ ª, Critique, nƒ 439, dÈc. 1983.

´ Le Cosmopolitisme sans Èmancipation ª, Critique, nƒ 456, mai 1985.

E. TASSIN, ´ Sens commun et communautÈ : la lecture arendtienne de Kant ª, Les Cahiers de philosophie, nƒ 4, 1987.

 

Accueil    ActivitÈs 2003  Oeuvres   Recensions en ligne    Articles sur F.J  Articles    Textes en ligne  Biographie  Parcours Liens  Audio