JournÈe du 19 mars 2004 --  org. F. Jacques, Institut catholique de Paris, Colloque de líAssociation des philosophes chrÈtiens

LíAutoritÈ en question, la question de líautoritÈ

 

 

Le mot franÁais ëautoritÈí signifie pouvoir lÈgitime de se faire obÈir. Il níy a plus grand-chose dans la nature de líauto‚ritÈ qui aille de soi. Notre vocation de philo‚sophes chrÈtiens nous convoque ý une approche ý la fois philoso‚phique et thÈo‚logi‚que qui est dÈlicate. Elle se situe díune part ý líinterface entre líautoritÈ de la  RÈvÈ‚lation et líautoritÈ díune raison aujourdíhui ëbrouillÈe avec elle-mÍmeí. Et díautre part ý líarticulation pÈrilleuse entre líautoritÈ au singu‚lier et le pluriel de ses manifes‚tations aujourdíhui -- les autoritÈs dans líÈduca‚tion, le droit, les ÈglisesÖ

 

1.          LíautoritÈ en question.

 

On lía dit, notre temps tient pour hÈros ceux qui disent non,  pour sages ceux qui ne disent ni oui ni non. La transgression est valorisÈe, líautoritÈ incomprise, mÍme de ceux qui líexercent. Dans le passÈ on osait distinguer la ëbonne autoritÈí de la mauvaise. Elle donnait aux Ítres humains la permanence et les repËres dont ils ont besoin, síil est vrai quíils sont parmi les mortels, ëles Ítres les plus fragiles et les plus futiles que líon connaisseí. Pour H.Arendt la perte de líauto‚ritÈ Èquivaut ý la perte des assises du monde... Est-ce líexcËs du mal, la rÈflexion sur líautoritÈ redevient actuelle, comme líattestent plusieurs publications rÈcentes.

 

Comment les instances qui incar‚naient ses divers aspects -- justice, Ètat, Èglise, Ècole -- en sont arrivÈes ý perdre de leur crÈdibilitÈ ? De plus en plus díÈlus et de reprÈ‚sentants de la puissance publique deviennent des cibles. Il níy a pas que le roi qui est nu ; des gardiens de prison sapent ce qui leur reste díautoritÈ en posant sur un calendrier de bienfaisance. Un ministre síest permis naguËre díexpri‚mer du mÈpris pour les maÓtres, coupables de ne pas mieux porter líinstitution scolaire dans leurs personnes. On peut en tout cas stigmatiser une certaine dÈper‚dition dans líexercice de la vie morale, pÈdagogi‚que, politique, ÈpistÈmique et spiri‚tuelle. Il serait plus sage de poser la ques‚tion : que fut líautoritÈ ? Ou de faÁon plus circonstan‚cielle : ëque se passe-t-il ?í pour que le conflit des autoritÈs intÈres‚se davantage que le principe díautoritÈ et que  líobÈissance soit disqua‚li‚fiÈe. Pourquoi notre temps sait-il de moins en moins dire oui ?

 

2.          La question de líautoritÈ.

 

De maniËre encore nÈgative líautoritÈ serait un pouvoir, de source et de do‚maine variÈs dont la force ne vient pas de la contrainte ni de la persuasion par argu‚ments. Le pouvoir peut síexercer sans le droit, mais quand líautoritÈ est usur‚pÈe ou limitÈe ý lías‚-cendant personnel. Et le droit s'exercer sans le pouvoir quand líautoritÈ est mÈcon‚nue.

 

La dÈfinition indirecte par le mode est donnÈe par les sciences humaines et sociales, qui examinent les conditionnements de líautoritÈ dans les sociÈtÈs hautement organisÈes. Certains experts tentent une recherche fondationnelle, ý partir de leur disci‚pline. Ainsi Max Weber distingue trois types-idÈaux díautoritÈ : tradition‚nelle o˜ le pouvoir est organisÈ hiÈrarchi‚quement par un rapport au passÈ ; juridique, qui revient au dÈtenteur díune fonction en raison de sa position (ëavoir une autoritÈí) ; charismatique et personnelle (ëÍtre une autoritÈí).

 

Notre problÈmatique est affirmative. LíautoritÈ est plusieurs fois prÈalable. Díabord

logi‚que‚‚ment : la transgression est relative ý ce qui est transgressÈ, líautoritÈ justement. En outre, elle n'offre pas de critËre de la bonne action, e.g. est-elle chez ceux qui respectent le droit du travail ou chez ceux qui revendiquent le droit de grËve? Ensuite juridiquement : nous obÈissons au percepteur, au gendarme, ý la force publique, ý nos parents. Mais líautoritÈ comme pouvoir lÈgitime (des lois, d'un magistrat, díun chef), cíest le droit díobliger ý faire ou ý ne pas faire. Telle est la question de droit.

 

Síagissant du cadre historique de rÈfÈrence, est-ce la citÈ politique, líÈcole ou les Èglises qui offre le meil‚leur observatoire pour saisir tous les aspects de la question de líautoritÈ ? TraitÈe depuis le 16Ëme siËcle sous la forme civile, juri‚di‚que et politique, elle Ètait prÈsente dans la Bible depuis deux millÈ‚naires. Bien sšr, il ne revient pas au mÍme díinvoquer une genËse historique et de prouver la validitÈ.

 

Síagissant du principe díÈvaluation, la principale deman‚de thÈologique est de savoir dans quelle mesure les autoritÈs ont un rapport avec líoeuvre divine du salut. La demande philosophique de la modernitÈ prÈfÈrera le rapport ý la pensÈe humaine. Pour Pascal dans la fameuse PrÈface pour le TraitÈ du vide, on doit recourir ý líautoritÈ dans les matiËres o˜ il síagit seulement de savoir ce que les auteurs ont Ècrit, alors que pour les sujets de recherche qui tombent sous les sens ou le raisonnement, la raison seule a lieu díen connaÓtre. La raison et la recherche díun cÙtÈ, la RÈvÈlation et líautoritÈ de líautre. Telle serait la rÈponse ý la question de principe.

 

3.          Question de mÈthode.

 

Ce dualisme sÈparateur ñ níen dÈplaise ý Pascal ! ñ doit-il Ítre revisitÈ ? AssurÈ‚ment. Car il y a díautres autoritÈs que celles qui reposent sur la croyance. Il y a aussi une rationalitÈ et une recherche thÈologique, philo‚sophique. Du domaine spirituel relË‚vent les autoritÈs que la pensÈe doit recon‚naÓtre en se soumettant aux divers ordres de vÈritÈ. LíautoritÈ de la pensÈe mÍme síaffirme en ses diverses modalitÈs interroga‚tives : celle du thÈologien diffËre de celle du scientifi‚que et de celle du philosophe.

 

Que peu‚t le philo‚sophe chrÈtien ? Díabord lut‚ter contre les ido‚les et les perver‚sions de líautoritÈ, les confusions conceptuelles (líasymÈtrie des relations níem‚pÍche pas la rÈcipro‚citÈ) les incompa‚tibilitÈs de principe : est-il possible de penser un mode díau‚toritÈ qui ne soit plus Ètran‚ger ý son destina‚taire ? Ensuite síenten‚dre sur líautoritÈ respective en matiËre de philosophie (la pensÈe) et de thÈologie (Dieu). Il importe enfin de caractÈriser les justes compÈ‚tences et de les articuler dans le principe. Líanalyse ici pourrait remon‚ter ý líorigine et ý la fin de líautoritÈ.

 

Líorigine : le rap‚port entre le singulier du principe et le pluriel des autoritÈs organise en effet la pensÈe et líaction, ý titre de condition de pos‚si‚bilitÈ. Le philoso‚phe pourrait rapporter líautoritÈ au principe díinterro‚gativitÈ de la pensÈe en ses diffÈrentes compÈtences. Le thÈologien rappellerait que le Christ nous dit ce que veut dire la parabole du Semeur. Il a autoritÈ. Mais le Christ níest pas sans líauto‚ritÈ du PËre. Il renvoie son úuvre ý des disciples, ý líEglise, ý des gÈnÈ‚rations futures, que líauto‚ritÈ de sa vie et de sa mort autorise. ëVous ferez des úuvres plus grandes que les miennesí.

 

La fin de líautoritÈ est líaug‚mentation de líÍtre (augeo). BlessÈ par cette ques‚‚tion ultime, líhomme est contraint de percevoir le com‚man‚de‚ment comme une force en laquelle il peut avoir confiance parce quíelle est fondÈe ý la fois en Dieu et en la pensÈe.

Francis Jacques, Paris, janvier 2004

Accueil ActivitÈs 2003  Oeuvres   Recensions en ligne    Articles sur F.J  Articles  Textes en ligne  Biographie  Parcours Liens  Audio