"De
l'interpersonnel : interrogativité et médiation"
Gregory
Corroyer
Recension
des Ecrits Anthropologiques de F. Jacques, in Raisons
politiques, n°3, presses de Sciences-Po, août 2001, pp.
175-181
Cet
ouvrage de Francis Jacques est « pluriel » à
plus d’un titre. Dans sa forme, tout d’abord : le
livre est composé de treize textes, rassemblés en deux
parties (« L’aveu de la personne » et
« Cogitatio et cognition »). Chacun
d’eux constitue une thèse dans la logique du
questionnement de l’auteur, et une étape dans la
transformation de sa philosophie : de 1978 à 2000,
soit de la philosophie logico-linguistique de l’interlocution
à la philosophie catégoriale et textuelle de
l’interrogation. Le lien examiné entre elles est le
concept de personne, comme aptitude au dialogue.
Dans
sa première philosophie, l’auteur liait la
possibilité d’une réforme des modèles
de com-préhension du monde à la responsabilité
des personnes. L’anthropologie communicationnelle
faisait dériver la refonte des systèmes de
croyance de la relation canonique entre les personnes.
Entendons : dès lors qu’elles assument le
dialogisme plénier du discours et
parviennent à méta-communiquer sur leurs
codes respectifs (p. 282) selon la réciprocité des
positions (p. 109-111), en vue d’une mise en communauté
du sens – ce qui est en question – et de la référence
– ce dont il est question (p. 65-75). Une telle
réciprocité ne se réduit pas à
l’ « égalité » de
statut entre les discours échangés dans l’espace
public[1] ;
elle est participation mutuelle des perspectives, qui se relaient
pour expliciter les présupposés de la question
débattue. La problématique de l’identité
personnelle participait alors d’une stratégie
pour ancrer l’épistémologie et
l’éthique dans la fonction dia[2].
Dans
ces Ecrits, la question de l’identité personnelle
se retourne en quelque sorte sur elle-même. La personne,
puissance communicationnelle à franchir les frontières
des communautés et des cultures, capable d’excéder
les limites des modalités pensantes (p. 265) – ce que F.
Jacques nomme « types de textes » (p.
245-249) –, se voit assigner un sens par ces modalités
elles-mêmes. D’où la question préalable :
qu’en est-il du sujet questionnant (ego interrogans,
p. 262-264), lorsqu’il est lui-même interrogé
selon les diverses orientations de la pensée
interrogative ? Si l’homme est par essence questionnement,
à qui cela revient-il de le questionner et selon quel mode
d’interrogativité ? Car chaque type de texte
impose un dispositif catégorial à qui
s’interroge en son domaine : une certaine image
du monde et de la pensée.
Pluriel, le contenu de
l’ouvrage l’est donc aussi. Car la quaestio de homine
se partage aujourd’hui en différents « ordres
de vérité », en territoires
présuppositionnels non-concordants. Ainsi l’humanité
peut-elle être saisie comme réalité
bio-sociologique empiriquement objectivable (par la science),
comme horizon idéal du discours (par la philosophie), ou comme
finitude portant à la reconnaissance de Dieu (par la
théologie). La philosophie de la communication se saisit
alors elle-même dans sa série textuelle et l’ordre
de vérité qui lui correspond ; puis, comme
« théorie générale des structures
interrogatives » (p. 286), elle fait retour au second
degré sur ces ordres de vérité et leur
compréhension de l’homme, en tant que « possibles
textuels » fondés dans l’ego
interrogans lui-même. Ultime redoublement
(p. 301).
Ces manières de rendre pensables,
catégoriser et textualiser des aspects de l’humain
sont rendus possibles par la compétence interrogative
de l’existant comme personne. Élargie aux dimensions
d’une philosophie de la culture – via la
sémantique textuelle –, la fonction dia, d’objet,
devient la méthode permettant de mesurer les
langages qui entendent dire ce qu’est l’homme.
F.
Jacques distingue trois ordres de vérité, trois types
de textes « véridictoires » ou
prétendant à la vérité en ce qui concerne
l’homme, et donc trois anthropologies : scientifique,
philosophique et théologique. Si une dimension juridique
d’autonomie et de dignité est comprise dans le concept
de personne (de Kant au personnalisme chrétien), on
remarquera que la politique n’apparaît pas en tant
qu’ordre de vérité : la politique se dit
(voire se fait) dans des textes de « légitimation »,
qui justifient l’existence d’institutions
hiérarchiques et le sens de l’action menée ou à
entreprendre. Ce qui veut dire que c’est la politologie
qui nous apprend quelque vérité sur la condition
humaine, en se rattachant à la série des textes
philosophiques ou scientifiques. Rupture consommée
avec le cosmos aristotélicien, où le
politique (la vie dans la Cité) désignait la
nature de l’homme, et la science politique
l’auto-explicitation du logos de la Cité ;
en quoi c’est l’anthropologie politique qui était
« architectonique », liant entre elles et
intégrant en elle les autres modalités culturelles.
Mais rupture compréhensible : en effet, le politique
ainsi compris serait « la croix de la philosophie de la
culture[3] »,
car irréductible à un « domaine »
de l’existence parmi les autres.
Selon l’auteur,
l’ouverture d’un dialogue entre les modalités de
la pensée suppose que soient rendues repérables
leur aires sémantiques propres, à l’aide d’un
schème d’articulation du sens et non de surplomb ou
d’englobement (p. 8). Il s’agit d’assurer aux trois
anthropologies une autonomie mutuelle, sans les réputer
absolument incommensurables, ou « relatives » :
elles sont modales. Ici le principe du primum relationis
(p. 47) : les personnes peuvent être a priori
relationnées, mais aussi les modes d’interroger (p.
95). Tentons d’esquisser le mouvement suivi pour distinguer les
trois ordres, en prenant la liberté d’y articuler
certains aspects de la question du politique qui, sans être
thématisés par l’auteur, sont propres à
montrer ici la fécondité de son propos.
Le monde
textuel de l’anthropologie scientifique est celui de la
problématisation. L’homme y paraît tel un
phénomène naturel et déterminé, en tant
que les sciences de l’esprit visent à réintégrer
les sciences de la nature, sous la pression d’un retour au
schème cosmologique de la physis. La théorie des
systèmes auto-organisés sert de modèle à
ce projet : de la nature téléonomique (finalisée)
naît l’autonomie humaine et la faculté
téléologique de délibération.
Il n’est pas jusqu’au droit naturel, comme « ordre
spontané[4] »
du système politique émergeant de l’interaction
entre les individus, auquel l’épistémologie
de la complexité ne puisse réaccéder[5].
Peut-on
poser, demande l’auteur, la « question du sens »
dans un modèle de l’appartenance de la culture à
la nature ? Certes, les sciences cognitives
comprennent le vivant humain comme un système
auto-référent ou récursif qui s’observe
lui-même. Mais l’homme n’est pas qu’un
système ouvert sur un environnement : il
produit, en relation, les normes auxquelles il se soumet ;
or, assimiler la règle d’action à une régularité
observable, c’est enchevêtrer le caractère
compréhensible des raisons avec celui, explicable,
des causes[6].
Si l’agent humain n’est pas qu’un computo,
mais un être libre d’agir et d’interroger les
faits, l’on ne passe pas sans reste de la cogitatio à
la « cognition ». Le danger d’une
naturalisation de l’esprit reste la réduction des
croyances (donc des significations) à des « états
mentaux » (p. 290).
Le monde textuel de
l’anthropologie philosophique est le questionnement radical,
qui demande « ce que doit être l’homme
pour que cela même lui apparaisse » (p. 11). La
question est ici celle du devenir-sujet de l’homme. De la
phénoménologie à l’herméneutique,
l’anthropologie philosophique s’est efforcée
de définir le sujet comme connaissance de soi, dans le médium
de la conscience ou du discours. Mais si l’on ne peut assurer
le caractère fondateur du sujet, alors la pensée
se voit menacée par le relativisme et le morcellement
absolu des langages et des codes culturels (p. 267-284). Alternative
que la philosophie politique affronte sous l’espèce
du dilemme entre le particulier de l’individu, consacré
par le modèle démocratique, et l’universel,
visé par le modèle républicain qui, désormais,
ne sont plus médiatisés par une communauté
de communication – démentie par la pluralité
polémogène des formes de vie sociales, dont vit
l’opposition politique à l’intérieur
même de l’Etat-Nation[7].
C’est
la relation interpersonnelle qui peut constituer aujourd’hui
une articulation tenable entre la singularité personnelle et
la mise en communauté (p. 250, 254, 266), sans recourir à
une solidarité systémique ou une obligation morale. Le
« nous de réciprocité »
qu’elle instaure n’est pas le « nous
collégial » (p. 115), toujours pré-donné,
de la communalisation. D’un point de vue
communicationnel, la communauté est toujours un résultat
(incertain), puisque les personnes, à la différence
des individus, ne sont pas les parties d’un tout intégrant
qui assurerait d’avance la communication.
Dans
l’ordre interpersonnel, l’action et le sens textuel
vont de pair. L’action est conjointe lorsque les
interlocuteurs participent à sa compréhension, lorsque
le questionnement est mû par un désir (érotétique,
p. 14, 211) partageable. Si le sujet est interrogeant avant
d’être interprétant (p. 231), il faut lui
reconnaître la capacité de prendre part au discours
(avec un interlocuteur) ou au texte (avec un auteur) selon les règles
de l’ « a priori
communicationnel » (p. 278). Ces règles
valent pour la pratique comme pour la théorie : les
sciences humaines se doivent d’interroger avec leur
objet pour comprendre ce qu’il est. Ainsi, en analyse du
discours politique, comprendre le sens des raisons alléguées
par les acteurs en contexte n’est pas donner à
comprendre leurs raisons d’alléguer, et encore moins
fonder ce « sens du sens » en une essence qui
se manifesterait dans l’objet interprété (p.
187).
Certes, la théorie politique ne se réduit
pas à une analyse des contenus textuels, parce qu’elle
doit interpréter les significations en vue d’expliquer
ce qui reste opaque pour les acteurs. Ce faisant, elle construit
une langue de l’observation sur-ordonnée à la
langue de l’action : une « méta-lecture »
(p. 224). S’il y a de l’explicable pour la politologie,
est-ce à dire que le débat à propos de ce qui
est ou n’est pas « politique » n’est
pas lui-même politique[8] ?
Ici, F. Jacques privilégie la compétence critique
des acteurs dans la lecture interne des règles de leur propre
relation ; le changement des règles n’est
possible que si les contenus qui lui donnent sens sont « com-pris »
par les intéressés, avant d’être
« sur-pris » par le théoricien (p. 244).
Mais contrairement à la théorie critique, pour laquelle
les règles sont des procédures instituées[9],
ici ce possible est limité par la spécificité
(le type) de la relation elle-même, qui s’autonomise
nécessairement[10].
Or, c’est par la voie du religieux que l’auteur nous rend
sensible cette conception de la limite, du hors-texte.
En
effet, l’anthropologie théologique propose un autre sens
du réel. Ce n’est plus l’émergence
naturelle de l’humain ou la survenance intersubjective
de la personne, mais le don de l’existence autonome –
et ses limites – qui motive l’élan de
l’étonnement. L’homme qui se pense en tant que
créature finie s’ouvre au mystère du
salut ; la personne interrogeante en vient à se
sentir elle-même interrogée dans son être,
et appelée par le Tout Autre qui par là se
révèle. Il lui est alors possible de questionner
religieusement afin de rendre intelligible sa foi (p. 17).
La
perspective adoptée ne réduit pas le divin au sacré
– dimension vécue sur le mode de la dette,
caractéristique aussi du Léviathan[11]
–, en ce qu’il suppose une relation dialogique avec Dieu
comme Personne. Mais la structure interrogative s’inverse
radicalement dans la conversion religieuse, puisque le possible
présuppose la catégorie de la Grâce.
L’horizon du questionnable prend donc une
configuration verticale mais non pas extrinsèque, comme pour
l’onto-théologie politique[12].
Celle-ci révèle l’ « essence du
politique » comme ce qui fait que l’action ne peut
légiférer sur les présupposés lui
conférant son « sérieux »
existentiel : la décision, l’antagonisme et le
paradoxe des conséquences[13].
Dès lors, la finitude de l’action, modèle de
la responsabilité politique, se sépare de l’
« éthique de la rédemption[14] »
comme ouverture charitable de la personne à la souffrance
d’autrui.
Si la personne est à la jonction des
trois anthropologies, le philosophe se doit d’assurer la
possibilité d’effectuer des « reprises
critiques » entre elles (p. 302). Ici, le pluralisme est
ordonné à la conciliation. Comprendre
l’ « entre-prise » : tel est l’enjeu
de ce livre ; il n’est pas jusqu’à
l’éducation – enjeu par excellence de la
philosophie politique selon E. Weil[15]
– qui ne trouve un modèle dans la formation à
l’interrogation par différenciation des types de textes
(p. 125-144). C’est parce que les modalités
pensantes sont en interrogation qu’une philosophie
de l’interrogation peut en quelque sorte sortir de
sa série textuelle pour venir prendre la mesure de leurs
langages respectifs.
Rendre pensable, c’est encore
interroger : suspendre pour un temps son pouvoir d’affirmer,
et se mettre en quête des présupposés du débat
avec ses protagonistes. Ici, l’image renversée de
l’idéologie, qui est refus d’interroger
et mettre en jeu les mondes pré-construits (p. 286). Ainsi
lorsque les acteurs du « débat »
politique s’interprètent unilatéralement pour
conquérir une position de surplomb, conduisant à une
capture appropriative et, partant, une stéréotypisation
du sens. Il faut prendre au sérieux la question, qui n’est
pas qu’empirique, du politologue : pourquoi
l’idéologie en politique ? Elle
suppose non pas la délibération dialogale mais
l’argumentation instituée. Celle-ci est
médiatisée par l’existence d’une
gouverne de la communauté[16],
qui est à la fois ce à quoi le débat doit
conférer un sens et son enjeu : la domination. Le
politique n’est pas sans imposer l’irréductibilité
de ses présomptions pragmatiques. Cela ne veut pas
dire qu’il n’y a pas de sens (ou de « raison »)
en politique, puisque nous nous interrogeons politiquement à
propos des finalités de la décision[17].
Toutefois, le sens s’articule sur l’appartenance
intra-communautaire plus que sur la relation
interpersonnelle.
Cette manière de
philosopher, à partir des fractures de la modernité
tardive, ne peut manquer d’interpeller la pensée
politique. Les concepts-souches de la méthode envisagée
– le clivage entre les trois anthropologies et
la possibilité d’une médiation entre elles
– pourraient même servir une réforme des
catégories politologiques. Notamment pour poser la
question centrale en communication politique :
y a-t-il partage ou division a priori des règles du
débat à propos des fins ?
C’est
aussi à de telles questions, que l’ouvrage de F. Jacques
peut conférer le signe de la profondeur.
Grégory CORROYER, Centre de recherche en Pragmatique, Philosophie du langage et de la communication, Paris III. Termine actuellement une Thèse en Philosophie de la communication politique
[1]
D. Wolton, « La communication
politique : construction d’un modèle »,
in Hermès IV, CNRS, 1991, pp. 27-42.
[2]
Différence et subjectivité, Aubier-Montaigne,
1982, Prix de l’Académie Française ; L’Espace
logique de l’interlocution, PUF, 1985, Prix de
l’Institut.
[3]
L’expression est de L. Strauss. Cf. H. Meier, Carl Schmitt,
Léo Strauss et la notion de politique. Un dialogue entre
absents, trad. S. Manent, Julliard, 1990, p. 53.
[4]
F.A. Hayek, Droit, législation et liberté, t. I
– Règles et ordre, trad. R. Audouin, PUF, 1995, Chap.
2.
[5]
J.-L. Vullierme, Le Concept de système politique, PUF,
1989.
[6]
M. Weber, Essai sur quelques catégories de la sociologie
compréhensive, Essais sur la théorie de la science,
trad. J. Freund, Plon, rééd. 1992, pp. 301-364.
[7]
M. Duverger, Introduction à la politique, Gallimard,
1964.
[8]
J. Leca, « La Théorie politique », in
Traité de Science politique, t. I, M. Grawitz et J.
Leca (dir.), PUF, 1985, Section 1.1, pp. 49-54.
[9]
C. Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société,
Seuil, 1975.
[10]
Sur l’objectivation des règles du jeu politique, J.
Lagroye, Sociologie politique, Dalloz, 2è éd.,
1993, pp. 168-176.
[11]
M. Gauchet, « La dette du Sens et les racines de
l’Etat », in Libre, 77/2, Payot, 1997.
[12]
C. Schmitt, Théologie politique, trad. J.-L. Schlegel,
Gallimard, 1988.
[13]
J. Freund, L’Essence du politique, Sirey, 1965, rééd.
1986.
[14]
J.-M. Ferry, « Sur la responsabilité à
l’égard du passé. L’éthique de la
discussion comme éthique de la rédemption »,
in Hermès X, CNRS, 1992, pp. 125-137.
[15]
Cf. P. Canivez, Eduquer le citoyen, Hatier, 1990, Chap. 6,
pp. 141-149.
[16]
J.-W. Lapierre, Essai sur le Fondement du pouvoir politique,
Ophrys, 1968.
[17]
N. Tenzer, Philosophie politique, PUF, 1994, Chap. 1, pp.
61-76.