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Je téléphone à
quelqu'un et tombe sur sa voix rendue lointaine par un répondeur.
Je m'apprêtais à dire quelque chose et mon
correspondant avait déjà sa place en blanc dans les
virtualités de mon message. Il n'est pas là pour
l'occuper. Souvent je raccroche décontenancé. Ou
bien après un temps de panique, j'enregistre un autre
message, recomposé, décontextualisé,
rigidifié. il n'y a plus place pour une autre voix.
L'émetteur s'est figé pour un destinataire qui ne
l'est pas moins.
Le livre de Francis Jacques, Différence
et subjectivité, donne, parmi d'autres, cette analyse de
la situation du répondeur pour illustrer le primat de la
relation dialogique et interlocutive d'où s'origine toute
subjectivité. Cet ouvrage, important et riche, n'entend
rien moins que présenter une conception renouvelée
des sujets parlants et pensants. il prend acte de la déroute
des philosophies du sujet et de l'intériorité
(phénoménologies, philosophies de la conscience) et
tient compte de tous les acquis des philosophies du langage , de
Wittgenstein à Searle, ont fait passer au premier plan la
dimension publique, langagière et communicationnelle de
l'existence humaine. La perspective cartésienne d'une
subjectivité comme conscience, cogito singulier, lieu de
l'évidence intérieure doit être remise en
cause: ce n'est pas elle qui, toute seule, construit le monde,
produit la connaissance, rencontre autrui. Loin d'être
première et fondatrice, elle s'institue, se forme et se
déforme dans le langage et la communication, dans le
rapport dialogique à autrui: "L'existence du moi est
discursive et communicationnelle plutôt qu'existentielle."
Non qu'elle n'ait aucune réalité: elle est
seulement un effet second de nos manières d'entrer en
relation, de vouloir dominer ou monopoliser la parole ou, au
contraire, d'accepter d'être ouvert aux paroles d'autrui et
traversé par elles.
F. Jacques ranime ainsi une
thématique de l'intersubjectivité ancienne : celle
de l'Ecriture sainte et de ses commentaires à plusieurs
voix, celle aussi de Martin Buber ou du personnalisme chrétien.
L'originalité de sa démarche est toutefois que
cette philosophie de la personne est maintenant argumentée
logiquement et linguistiquement. En 1979, il avait déjà
publié un ouvrage très intéressant,
Dialogiques, où, à partir de l'analyse de
l'énonciation et du dialogue référentiel
(lorsque nous cherchons à nous mettre d'accord avec un
interlocuteur sur une affirmation de fait), il montrait en quoi
la relation des interlocuteurs dans un processus coopératif
de co-référence est première et dépasse
l'individualité des sujets qui parlent.
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Aujourd'hui il approfondit et
généralise ce point de vue: tant la relation aux
choses et au monde que l'identification des sujets passe par la
relation interlocutive qui constitue ainsi la condition de
possibilité (le redoutable transcendantal des philosophes)
de la réalité et des personnes. Celles-ce ne
peuvent se référer aux choses, se reconnaître,
former des croyances et même s'identifier elles-mêmes
qu' à travers leur relation. Une telle démarche
réunit la tradition éthique du dialogue comme
ouverture à l'autre et une recherche fondatrice à
travers la dimension résolument moderne de la pragmatique
linguistique, qui étudie non seulement la nature logique
des discours mais leurs conditions de production par des
interlocuteurs qui ne sont jamais seuls et toujours pris dans le
milieu de la langue. Pour F. Jacques, il y a une
primauté logique, linguistique et même ontologique
de la relation. Celle-ci est toujours relation d'un Je et d'un Tu
qui s'identifient uniquement l'un par rapport à l'autre,
comme on le voit avec la situation du répondeur: quand
disparaissent les interventions virtuelles d'un Tu, ce sont nos
propres capacités de parler qui s'évanouissent
aussi. C'est aussi la relation toujours possible à un Il,
une troisième personne, celle dont on peut parler, qui
peut entrer dans la relation et nous en faire sortir.
Il
s'agit donc d'abandonner un schéma de la communication où
un émetteur sachant ce qu'il veut dire destinerait un
message à un récepteur supposé stable. Il
faut partir du couple de ceux qui parlent, du milieu du langage
et de l'horizon de tous les autres locuteurs
possibles.
L'ouvrage en tire de nombreuses conséquences.
Il montre en particulier en quoi la subjectivité n'est ni
une illusion complète, comme ont pu le soutenir le
structuralisme et les condamnations de l'humanisme,
ni ce lieu souverain que croyaient les philosophes de la
conscience. Elle est le résultat de processus discursifs.
Ou bien le sujet se ressaisit, se différencie et se
construit comme personne traversée par les réponses
et écoutes d'autrui, ou bien il cherche à dominer
et maîtriser une communication qui devient
asymétrique: le maître parle aux élèves
ou le prince aux sujets. La réalité différente
de la subjectivité selon les époques ou les
situations, dépend au fond des pratiques discursives qui
prédominent dans chaque cas. L'autobiographie est le
discours de la maîtrise de soi , alors que le roman
polyphonique , au sens de Bakhtine, est plus fidèle au
caractère "conversant" des sujets.
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Le moi est un produit
littéraire, ou du moins, de la littérature que nous
nous faisons sur nous. Le sujet est le noeud et la sédimentation
des discours qui l'ont traversé, où il a pris
l'initiative, l'a perdue, reprise, échangée. le jeu
est toujours déjà entamé et personne ne joue
jamais seul. Parti de considérations linguistiques
proches de la critique wittgensteinienne des mythes de
l'intériorité et du langage privé, F.
Jacques en arrive ainsi à une ontologie de la relation.
Des positions religieuses où il est plus difficile de la
suivre, viennent s'adosser à cette philosophie
relationnelle, puisque le Dieu trinitaire lui-même serait
figure de l'interlocution. Il est en revanche plus convaincant
lorsqu'il souligne comment la connaissance elle-même se
forme dans le réseau conversationnel des discours, dans
l'espace public où s'affrontent, s'échangent et se
rectifient les arguments. loin d'être le produit d'un
cogito, la rationalité elle-aussi est plurielle. Encore
une fois, il n'est pas possible de dire toute la richesse de ce
livre dans le domaine de la logique des expressions
passionnelles, du côté de la théorie
littéraire ou de la pragmatique linguistique. On pourrait
toutefois lui adresser une critique de fond, celle de poser une
norme communicationnelle et de vouloir ainsi distinguer de
manière tranchée entre des relations dialogiques
pleines et d'autres biaisées, faussées, traversées
par les asymétries du pouvoir, du désir, de la loi.
Or s'il est certain qu'il y a entre elles une différence,
il est moins certain qu'il y ait un lieu d'où décider
quelle forme dialogique est canonique, quelle autre déréglée
ou faussée. L'évidence massive de la vie est celle
de communications réussies qui sont aussi des
communications ratées et fausses; et vice versa. Si le
dialogue, avec sa réciprocité, peut constituer le
modèle à partir duquel analyser le fonctionnement
de la communication, il n'en est pas la norme. Le paradoxe serait
même que ça ne marche souvent pas plus mal
pour autant. Parce qu'au fond, les hommes s'entendent beaucoup
moins et beaucoup mieux que les philosophes le
croient. ________________________________
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