LIBERATION   MERCREDI 5 JANVIER 1983, p.22
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Soyez conscients,parlez!
Yves Michaud


Pour le philosophe Francis Jacques, la conscience naît dans l'échange 
des discours. Il le montre avec force arguments logiques et linguistiques.

Je téléphone à quelqu'un et tombe sur sa voix rendue lointaine par un répondeur. Je m'apprêtais à dire quelque chose et mon correspondant avait déjà sa place en blanc dans les virtualités de mon message. Il n'est pas là pour l'occuper. Souvent je raccroche décontenancé. Ou bien après un temps de panique, j'enregistre un autre message, recomposé, décontextualisé, rigidifié. il n'y a plus place pour une autre voix. L'émetteur s'est figé pour un destinataire qui ne l'est pas moins.

Le livre de Francis Jacques, Différence et subjectivité, donne, parmi d'autres, cette analyse de la situation du répondeur pour illustrer le primat de la relation dialogique et interlocutive d'où s'origine toute subjectivité. Cet ouvrage, important et riche, n'entend rien moins que présenter une conception renouvelée des sujets parlants et pensants. il prend acte de la déroute des philosophies du sujet et de l'intériorité (phénoménologies, philosophies de la conscience) et tient compte de tous les acquis des philosophies du langage , de Wittgenstein à Searle, ont fait passer au premier plan la dimension publique, langagière et communicationnelle de l'existence humaine. La perspective cartésienne d'une subjectivité comme conscience, cogito singulier, lieu de l'évidence intérieure doit être remise en cause: ce n'est pas elle qui, toute seule, construit le monde, produit la connaissance, rencontre autrui. Loin d'être première et fondatrice, elle s'institue, se forme et se déforme dans le langage et la communication, dans le rapport dialogique à autrui: "L'existence du moi est discursive et communicationnelle plutôt qu'existentielle." Non qu'elle n'ait aucune réalité: elle est seulement un effet second de nos manières d'entrer en relation, de vouloir dominer ou monopoliser la parole ou, au contraire, d'accepter d'être ouvert aux paroles d'autrui et traversé par elles.

F. Jacques ranime ainsi une thématique de l'intersubjectivité ancienne : celle de l'Ecriture sainte et de ses commentaires à plusieurs voix, celle aussi de Martin Buber ou du personnalisme chrétien. L'originalité de sa démarche est toutefois que cette philosophie de la personne est maintenant argumentée logiquement et linguistiquement. 
En 1979, il avait déjà publié un ouvrage très intéressant, Dialogiques, où, à partir de l'analyse de l'énonciation et du dialogue référentiel (lorsque nous cherchons à nous mettre d'accord avec un interlocuteur sur une affirmation de fait), il montrait en quoi la relation des interlocuteurs dans un processus coopératif de co-référence est première et dépasse l'individualité des sujets qui parlent. 

Aujourd'hui il approfondit et généralise ce point de vue: tant la relation aux choses et au monde que l'identification des sujets passe par la relation interlocutive qui constitue ainsi la condition de possibilité (le redoutable transcendantal des philosophes) de la réalité et des personnes. Celles-ce ne peuvent se référer aux choses, se reconnaître, former des croyances et même s'identifier elles-mêmes qu' à travers leur relation. Une telle démarche réunit la tradition éthique du dialogue comme ouverture à l'autre et une recherche fondatrice à travers la dimension résolument moderne de la pragmatique linguistique, qui étudie non seulement la nature logique des discours mais leurs conditions de production par des interlocuteurs qui ne sont jamais seuls et toujours pris dans le milieu de la langue. 
Pour F. Jacques, il y a une primauté logique, linguistique et même ontologique de la relation. Celle-ci est toujours relation d'un Je et d'un Tu qui s'identifient uniquement l'un par rapport à l'autre, comme on le voit avec la situation du répondeur: quand disparaissent les interventions virtuelles d'un Tu, ce sont nos propres capacités de parler qui s'évanouissent aussi. C'est aussi la relation toujours possible à un Il, une troisième personne, celle dont on peut parler, qui peut entrer dans la relation et nous en faire sortir. 

Il s'agit donc d'abandonner un schéma de la communication où un émetteur sachant ce qu'il veut dire destinerait un message à un récepteur supposé stable. Il faut partir du couple de ceux qui parlent, du milieu du langage et de l'horizon de tous les autres locuteurs possibles.

L'ouvrage en tire de nombreuses conséquences. Il montre en particulier en quoi la subjectivité n'est ni une illusion complète, comme ont pu le soutenir le structuralisme et les condamnations de
l'humanisme, ni ce lieu souverain que croyaient les philosophes de la conscience. Elle est le résultat de processus discursifs. Ou bien le sujet se ressaisit, se différencie et se construit comme personne traversée par les réponses et écoutes d'autrui, ou bien il cherche à dominer et maîtriser une communication qui devient  asymétrique: le maître parle aux élèves ou le prince aux sujets. La réalité différente de la subjectivité selon les époques ou les situations, dépend au fond des pratiques discursives qui prédominent dans chaque cas.  L'autobiographie est le discours de la maîtrise de soi , alors que le roman polyphonique , au sens de Bakhtine, est plus fidèle au caractère  "conversant" des sujets. 

Le moi est un produit littéraire, ou du moins, de la littérature que nous nous faisons sur nous. Le sujet est le noeud et la sédimentation des discours qui l'ont traversé, où il a pris l'initiative, l'a perdue, reprise, échangée. le jeu est toujours déjà entamé et personne ne joue jamais seul.
Parti de considérations linguistiques proches de la critique wittgensteinienne des mythes de l'intériorité et du langage privé, F. Jacques en arrive ainsi à une ontologie de la relation. Des positions religieuses où il est plus difficile de la suivre, viennent s'adosser à cette philosophie relationnelle, puisque le Dieu trinitaire lui-même serait figure de l'interlocution. Il est en revanche plus convaincant lorsqu'il souligne comment la connaissance elle-même se forme dans le réseau conversationnel des discours, dans l'espace public où s'affrontent, s'échangent et se rectifient les arguments. loin d'être le produit d'un cogito, la rationalité elle-aussi est plurielle.
Encore une fois, il n'est pas possible de dire toute la richesse de ce livre dans le domaine de la logique des expressions passionnelles, du côté de la théorie littéraire ou de la pragmatique linguistique. On pourrait toutefois lui adresser une critique de fond, celle de poser une norme communicationnelle et de vouloir ainsi distinguer de manière tranchée entre des relations dialogiques pleines et d'autres biaisées, faussées, traversées par les asymétries du pouvoir, du désir, de la loi. Or s'il est certain qu'il y a entre elles une différence, il est moins certain qu'il y ait un lieu d'où décider quelle forme dialogique est canonique, quelle autre déréglée ou faussée. L'évidence massive de la vie est celle de communications réussies qui sont aussi des communications ratées et fausses; et vice versa. Si le dialogue, avec sa réciprocité, peut constituer le modèle à partir duquel analyser le fonctionnement de la communication, il n'en est pas la norme. Le paradoxe serait même que ça ne marche  souvent pas plus mal pour autant. Parce qu'au fond, les hommes s'entendent beaucoup moins et beaucoup mieux que les philosophes le croient.
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