Recension

Du dialogue au texte, Autour de Francis Jacques, Textes prÈsentÈs par F. Armengaud, M-D. Popelard et D. Vernant, Paris : Editions KimÈ, 2003, ISBN 2-84174-311-X, 280 p. [1]  

Une version courte de cette recension sera publiÈe dans la RTHPH, nov. 2003  
Delphine Krebs-Henry

L'úuvre de Francis Jacques comporte plusieurs axes de recherche[2]. En montrer líampleur, tel est líesprit de cet ouvrage. ConsacrÈe ý la genËse des problÈmatiques jacquÈennes, la premiËre partie est introduite par J.-F. MattÈi.  ´ La fondation transcendantale dans la premiËre philosophie de Francis Jacques ª dÈveloppe la mise en question du privilËge de líego qui conclut Dialogiques. Líego, dit F. Jacques, ne síaffirme comme je, comme personne que dans et par le rapport ý un alter. Le privilËge est dÈplacÈ vers le nous de la relation intersubjective et de la parole ÈchangÈe. Nous sommes loin de líhumanisme classique qui dissout la personne dans la raison ou la conscience de soi. Les Je sont ´ dialogisÈs par cette fonction transcendantale du discours qui assure seule líÈmergence de la ëpersonneí ª (p. 26). Le dialogique, líentre-nous dans le langage est condition de la constitution de la personne, de la vÈritÈ aussi avance P. Gochet. 
´ Ontologie et question critique dans LíEspace logique de líinterlocution ª traite du problËme du rÈalisme. F. Jacques, comme Carnap et Quine, a dÈnoncÈ líillusion de la ´ chose en soi ª. La recherche díÈnoncÈs vrais signifie que la vÈritÈ est poursuivie, donc quíelle est autonome par rapport ý ce que les choses nous paraissent Ítre. Cíest une affaire de communication, de confrontation des thÈories, et non plus díÈvidence.

´ Le dialogue comme sujet et mÈthode de la philosophie ª reprend la question de líintersubjectivitÈ. Il ne síagit pas seulement, dit K. Lorenz, de traiter le dialogue comme un fait linguistique, ´ nous tenons lý une explication du fait que le dialogue ý la fois constitue les Ítres humains en tant que personnes et opËre entre eux une mÈdiation ª (p. 50). Dans le verbal se rejoignent acte communicationnel et intersubjectivitÈ, capacitÈs relationnelles. 

´ Les deux Sosies ou líindividualitÈ volÈe : de Plaute ý MoliËre ª
fait Ècho ý ce point de vue dialogique. J.-M. Beyssade y mÈdite avec F. Jacques ´ la subversion de ce que líon appelle ý tort líautarcie du sujet cartÈsien par la dimension, plus profonde et sans doute constituante ou constitutive de cet ego, qui est dialogique ou díinterlocution ª (p. 63). La figure thÈ’trale de Sosie dans líAmphytrion, dont la certitude et la conscience de líidentitÈ sont ÈbranlÈes, met ý líÈpreuve líego cartÈsien. Sosie a besoin de líautre, de son inscription sociale pour asseoir son identitÈ.

DeuxiËme axe, la pragmatique de la communication prend en charge une partie des aspects soulevÈs par la philosophie du dialogue. ´ Pour une logique dialogique de la dÈnÈgation ª montre, aprËs un rappel historique des apports frÈgÈens et russelliens, que la dÈnÈgation ´ ne peut quíÍtre pragmatique et plus prÈcisÈment dialogique ª (p. 77). Pour expliciter cet aspect, D. Vernant se tourne vers un usage moral de la dÈnÈgation : le pardon[3]
´ Dynamique de la personne et vicariance des identitÈs de soi ª
confronte la thËse jacquÈenne sur la constitution de la personne dans líinterlocution dialogique ý la conception lacanienne du Je comme produit díune identification de soi dans et par la mÈdiation de líimage de soi. Ces deux visions en dÈsaccord a priori majeur sont-elles inconciliables, síinterroge J. Guichard, si líon considËre que líidentification spÈculaire advient avant le langage (un soi se constitue), et que le Je est constituÈ dans líinterlocution dialogique ?

Avec ´ De la signifiance idÈologique : les chances díune approche contrastive ª, E. Grillo entend prÙner une analyse pragmatique de líidÈologie. Pour dÈpasser le ´ tout est idÈologie ª (Manheim), líauteur propose de síintÈresser non plus aux contenus de líidÈologie, mais ý son fonctionnement. L
íidÈologie constitue un rÈgime spÈcifique de signifiance qui ñ F. Jacques lía Ètabli ñ  articule trois dimensions. Les contraintes de la diffÈrence, de la rÈfÈrence et de la communicabilitÈ permettent une caractÈrisation de líidÈologie comme mode ´ anomal ª (p. 133) de signifiance en tant quíil ne satisfait pas certaines conditions. Cíest ici vers la thÈorie jacquÈenne du texte que líauteur se tourne. Il y a idÈologie quand le propos subvertit la fin, le type du texte. 


´ Le dialogisme : un chemin pour surmonter la crise du droit ? ª
, síinterroge S. Goyard-Fabre. La perspective dialogique ne signifie pas simplement instaurer un dialogue entre les divers partenaires. Le dialogisme dans le droit est fÈconditÈ díune approche conjointe díun problËme, díune question pour donner toute son ampleur ý la rÈflexion. Le droit serait ainsi le lieu díune analyse, díun dÈbat prÈalable permettant díanticiper les ´ failles ª plutÙt que díopÈrer des ajustements a posteriori.

Force est de constater, dit M. Castillo, líapparition díimpÈratifs communicationnels dans des domaines aussi divers que la politique, les mÈdias, líÈducation. Peut-on parler de ´ culture publique ª ? Líauteur se propose díexaminer ce que peut Ítre ´ une Èthique culturelle des sujets parlants ª, comme líindique le titre de
sa communication, en interrogeant les ressources dialogiques de la pragmatique, et plus prÈcisÈment ´ les notions jacquÈennes de compÈtence pragmatique, díinteraction et díinterlocution ª, leur ´ signification Èthique possible ª (p. 138). ´ Sommes-nous responsables des mÈdias ? Promesse et droit díexiger ª prolonge cette perspective morale. F. Jost propose de substituer le concept de ´ promesse ª ý la notion de ´ contrat ª dans líanalyse de la communication mÈdiatique. Le contrat vÈhicule líidÈe díun schÈma communicationnel linÈaire, díun ´ processus symÈtrique o˜ le lecteur retrouve ce que líauteur a voulu dire ª (p. 157). La promesse a une consonance morale : la communication mÈdiatique serait un engagement envers le destinataire, dío˜ ´ le droit corrÈlatif díexiger ª (p. 158).

Explorant líextension du dialogisme ý líesthÈtique proposÈe dans LíAutre Visible, la troisiËme partie síouvre avec J.-L. Leutrat, co-auteur de cet ouvrage. Sous le titre ´ Les silences de líamitiÈ ª, il se demande si ´ ce livre ý deux voix ª donne justement ´ voix ý la relation interlocutive ª (p. 163) nouÈe avec F. Jacques. 


´ Le vocatif des textes Ècrit et visuel ª soutient que la philosophie de F. Jacques relËve díune Ècriture vocative. La vocativitÈ, dit A. Wall, ñ ,´ pour la plupart des occurrences, la terminaison en est morphologiquement invisible ª (p.171) ñ Èvoque la prÈsence dans líabsence et permet de penser les images, ´ la personne vivante dans líicÙne qui nous regarde ª (p. 171). Il y a dans líÈcriture jacquÈenne ´ un regard qui se lit ª (p. 172), qui ´ donne lieu ý des images qui disent sans cesse ëtuí ª (p. 173). Líauteur veut cerner cet appel en reliant la vocativitÈ de cette Ècriture ý celle de quelques images.


M.-D. Popelard nous invite ensuite ý ´ Approcher líart dialogiquement ª. Puisque le dialogisme vaut pour les pratiques langagiËres, et que líart níest pas un langage, encore faut-il Ètendre le modËle dialogique ý líart. Cassirer nous fournit líune des prÈmisses nÈcessaires : líart constitue un ensemble de formes symboliques. Et si toute forme symbolique Ètait dialogique ? DËs lors que la condition díintersubjectivitÈ vaut pour toute forme symbolique, il faut comprendre comment líart se prÍte ý une approche dialogique. 

Dans
son exposÈ ´ Le dialogisme du ëvoir commeí. ¿ propos de LíAutre Visible ª, F. Armengaud síattache au projet de cet ouvrage : Èlaborer une ´ archÈologie transcendantale des ordres du visible ª, exposer ´ les contraintes indissociablement textuelles, interrogatives et catÈgoriales qui sont nÈcessaires, sinon suffisantes, pour informer les divers ordres du visible ª (LíAutre Visible, p. 57). ¿ líintÈrieur de ce chantier philosophique, la question du ´ voir comme ª (voir quelque chose comme), et donc la notion díaspect, sont mises au premier plan. Remarquer un aspect, dit F. Jacques, est le fruit de líinterroger.

InterrogativitÈ et textualitÈ. La derniËre partie de líouvrage Ètudie ces deux dimensions gÈnÈrales du texte telles quíelles se dÈploient en thÈologie. ´ Le dialogue philosophie-thÈologie et la compÈtence interrogative ª (P. Capelle) puis ´ ëInterrogerí. Interrogation philosophique et interrogation thÈologique ª (J. LadriËre) traitent de la relation, de líarticulation entre philosophie et thÈologie. Au cúur de cette problÈmatique, la dÈmarche de F. Jacques ´ consiste ý remonter en-deÁý des textes, jusquíaux questions quíils prÈsupposent et auxquelles ils tentent díapporter des rÈponses ª (p. 227). La philosophie et la thÈologie sont deux modalitÈs de líesprit, mais diffÈrentes de par la structure de líinterroger. La premiËre prend la forme Question/RÈponse, la seconde la structure Appel/RÈponse. Ainsi il devient possible ´ de penser les conditions díune collaboration ª (p. 229), mais sans que líune absorbe líautre.

Dans ´ Transcendantal sans illusion. Ou : líabsence de la 3Ëme personne ª, M. M. Olivetti avance que mÍme la philosophie de la communication ne peut pas Èchapper ý líillusion du transcendantal en ce sens que ´ moi, ego, ich anticipe la troisiËme personne (Ö) et sa rationalitÈ ª (p. 236). ´ Transcendantal sans illusion ª parce que Je rÈpond quelque chose ý quelquíun, parle avec et en fonction de son interlocuteur. ´ Quelle image de la pensÈe ? ª clÙt cette partie autour díune question fondatrice : penser cíest questionner. La crÈativitÈ et la fÈconditÈ, dit F. Jacques, sont le ressort díune ´ pensÈe qui se textualise ª et ´ síorganise de maniËre interrogative ª (p. 249). AprËs avoir reconnu la primautÈ de líinterrogativitÈ ñ líhomme est ego interrogans ñ il síagit de rendre compte des ´ structures ÈlÈmentaires de líinterrogativitÈ ª (p. 254), díanalyser líinterroger pour líÈlaboration díune ÈrotÈtique gÈnÈrale.

Concevoir une philosophie critique de líinterrogation, pour rÈgÈnÈrer le sens, tel est le projet qui a animÈ le parcours philosophique de F. Jacques. Du dialogue au texte, les quatre axes de cet ouvrage sont autant de faÁons de lire, de comprendre son úuvre, de cheminer avec elle. 

Le lecteur trouvera ý la fin de líouvrage des ´ RepËres thÈoriques ª prÈsentant les deux philosophies de F. Jacques ainsi qu' une bibliographie de ses oeuvres et des commentaires qui lui ont ÈtÈ consacrÈs.
                                                                                             

[1] Les textes rÈunis dans cet ouvrage ont pour la plupart ÈtÈ prÈsentÈs au Colloque Du dialogue au texte. Autour de Francis Jacques qui síest tenu au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle du 1er au  8 septembre 2000.

[2] L'úuvre de F. Jacques dÈploie une interrogation neuve en philosophie. Líinterlocution, le dialogisme, le dialogue, la signifiance du discours, líinterrogativitÈ et la textualitÈ en sont les thÈmatiques fortes. La question centrale ´ comment peut-il se dire quelque chose entre nous ? ª síest intÈgrÈe peu ý peu, dans une conception dialogique du  sens et de la pensÈe, ý une philosophie de líinterrogation.

[3] Voir líanalyse jacquÈenne du pardon : F. Jacques,  "Remarques sur la promesse et la pardon. La thÈorie des actes de langage ý líÈpreuve de líÈthique". TransversalitÈs. Revue de líInstitut Catholique de Paris. 1999, nƒ71. p. 229-256 /  voir aussi  in Revue internationale de philosophie. 2001, nƒ2.
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