Recension
Du
dialogue au texte
Une
version courte de cette recension sera publiÈe dans la RTHPH, nov.
2003
Delphine Krebs-Henry
L'úuvre
de Francis Jacques comporte plusieurs axes de recherche[2].
En montrer líampleur, tel est líesprit de cet ouvrage. ConsacrÈe ý la genËse
des problÈmatiques jacquÈennes, la premiËre partie est introduite par J.-F.
MattÈi. ´ La fondation transcendantale dans
la premiËre philosophie de Francis Jacques ª dÈveloppe la mise en
question du privilËge de líego qui conclut Dialogiques. Líego, dit F.
Jacques, ne síaffirme comme je, comme personne que dans et par le rapport ý
un alter. Le privilËge est dÈplacÈ vers le nous de la relation
intersubjective et de la parole ÈchangÈe. Nous sommes loin de líhumanisme
classique qui dissout la personne dans la raison ou la conscience de soi. Les Je
sont ´ dialogisÈs par cette fonction transcendantale du discours qui
assure seule líÈmergence de la ëpersonneí ª (p. 26). Le
dialogique, líentre-nous dans le langage est condition de la constitution de
la personne, de la vÈritÈ aussi avance P. Gochet.
´ Ontologie et question critique dans LíEspace
logique de líinterlocution ª traite du problËme du rÈalisme. F.
Jacques, comme Carnap et Quine, a dÈnoncÈ líillusion de la ´ chose en
soi ª. La recherche díÈnoncÈs vrais signifie que la vÈritÈ est
poursuivie, donc quíelle est autonome par rapport ý ce que les choses
nous paraissent Ítre. Cíest une affaire de communication, de confrontation
des thÈories, et non plus díÈvidence.
´ Le dialogue comme sujet et mÈthode de la
philosophie ª reprend la question de líintersubjectivitÈ. Il ne
síagit pas seulement, dit K. Lorenz, de traiter le dialogue comme un fait
linguistique, ´ nous tenons lý une explication du fait que le dialogue ý
la fois constitue les Ítres humains en tant que personnes et opËre entre eux
une mÈdiation ª (p. 50). Dans le verbal se rejoignent acte
communicationnel et intersubjectivitÈ, capacitÈs relationnelles.
´ Les deux Sosies ou líindividualitÈ volÈe : de Plaute ý MoliËre ª
fait Ècho ý ce point de vue dialogique. J.-M. Beyssade y mÈdite avec F.
Jacques ´ la subversion de ce que líon appelle ý tort líautarcie du
sujet cartÈsien par la dimension, plus profonde et sans doute constituante ou
constitutive de cet ego, qui est dialogique ou díinterlocution ª (p.
63). La figure thÈ’trale de Sosie dans líAmphytrion, dont la certitude et la
conscience de líidentitÈ sont ÈbranlÈes, met ý líÈpreuve líego cartÈsien.
Sosie a besoin de líautre, de son inscription sociale pour asseoir son identitÈ.
DeuxiËme axe, la pragmatique de la communication prend en charge une partie des
aspects soulevÈs par la philosophie du dialogue. ´ Pour une logique
dialogique de la dÈnÈgation ª montre, aprËs un rappel historique des
apports frÈgÈens et russelliens, que la dÈnÈgation ´ ne peut quíÍtre
pragmatique et plus prÈcisÈment dialogique ª (p. 77). Pour
expliciter cet aspect, D. Vernant se tourne vers un usage moral de la dÈnÈgation :
le pardon[3].
´ Dynamique de la personne et vicariance des identitÈs de soi ª
confronte la thËse jacquÈenne sur la constitution de la personne dans
líinterlocution dialogique ý la conception lacanienne du Je comme produit
díune identification de soi dans et par la mÈdiation de líimage de soi. Ces
deux visions en dÈsaccord a priori majeur sont-elles inconciliables,
síinterroge J. Guichard, si líon considËre que líidentification spÈculaire
advient avant le langage (un soi se constitue), et que le Je est constituÈ dans
líinterlocution dialogique ?
Avec ´ De la signifiance idÈologique : les
chances díune approche contrastive ª, E. Grillo entend prÙner
une analyse pragmatique de líidÈologie. Pour dÈpasser le ´ tout est idÈologie ª
(Manheim), líauteur propose de síintÈresser non plus aux contenus de líidÈologie,
mais ý son fonctionnement. LíidÈologie
constitue un rÈgime spÈcifique de
signifiance qui ñ F. Jacques lía Ètabli ñ
articule trois dimensions. Les contraintes de la diffÈrence, de la rÈfÈrence
et de la communicabilitÈ permettent une caractÈrisation de líidÈologie
comme mode ´ anomal ª (p. 133) de signifiance en tant quíil ne
satisfait pas certaines conditions. Cíest ici vers la thÈorie jacquÈenne du
texte que líauteur se tourne. Il y a idÈologie quand le propos subvertit la
fin, le type du texte.
´ Le dialogisme : un chemin pour surmonter la crise du droit ? ª,
síinterroge S. Goyard-Fabre. La perspective dialogique ne signifie pas
simplement instaurer un dialogue entre les divers partenaires. Le dialogisme
dans le droit est fÈconditÈ díune approche conjointe díun problËme,
díune question pour donner toute son ampleur ý la rÈflexion. Le droit serait
ainsi le lieu díune analyse, díun dÈbat prÈalable permettant díanticiper
les ´ failles ª plutÙt que díopÈrer des ajustements a
posteriori.
Force est de constater, dit M. Castillo, líapparition díimpÈratifs
communicationnels dans des domaines aussi divers que la politique, les mÈdias,
líÈducation. Peut-on parler de ´ culture publique ª ?
Líauteur se propose díexaminer ce que peut Ítre ´ une Èthique
culturelle des sujets parlants ª, comme líindique le titre de sa
communication, en interrogeant les
ressources dialogiques de la pragmatique, et plus prÈcisÈment ´ les
notions jacquÈennes de compÈtence pragmatique, díinteraction et
díinterlocution ª, leur ´ signification Èthique possible ª
(p. 138). ´ Sommes-nous responsables des mÈdias ? Promesse et
droit díexiger ª prolonge cette perspective morale. F. Jost propose de
substituer le concept de ´ promesse ª ý la notion de ´ contrat ª
dans líanalyse de la communication mÈdiatique. Le contrat vÈhicule líidÈe
díun schÈma communicationnel linÈaire, díun ´ processus symÈtrique
o˜ le lecteur retrouve ce que líauteur a voulu dire ª (p. 157). La
promesse a une consonance morale : la communication mÈdiatique serait un
engagement envers le destinataire, dío˜ ´ le droit corrÈlatif
díexiger ª (p. 158).
Explorant líextension du dialogisme ý líesthÈtique proposÈe dans LíAutre
Visible, la troisiËme partie síouvre avec J.-L. Leutrat, co-auteur de cet
ouvrage. Sous le titre ´ Les silences de líamitiÈ ª, il se
demande si ´ ce livre ý deux voix ª donne justement ´ voix ý
la relation interlocutive ª (p. 163) nouÈe avec F. Jacques.
´ Le vocatif des
textes Ècrit et visuel ª soutient que la philosophie de F. Jacques
relËve díune Ècriture vocative. La vocativitÈ, dit A. Wall, ñ ,´ pour
la plupart des occurrences, la terminaison en est morphologiquement invisible ª
(p.171) ñ Èvoque la prÈsence dans líabsence et permet de penser les
images, ´ la personne vivante dans líicÙne qui nous regarde ª (p.
171). Il y a dans líÈcriture jacquÈenne ´ un regard qui se lit ª
(p. 172), qui ´ donne lieu ý des images qui disent sans cesse ëtuí ª
(p. 173). Líauteur veut cerner cet appel en reliant la vocativitÈ de cette Ècriture
ý celle de quelques images.
M.-D. Popelard nous invite ensuite ý ´ Approcher
líart dialogiquement ª. Puisque le dialogisme vaut pour les
pratiques langagiËres, et que líart níest pas un langage, encore faut-il Ètendre
le modËle dialogique ý líart. Cassirer nous fournit líune des prÈmisses nÈcessaires :
líart constitue un ensemble de formes symboliques. Et si toute forme
symbolique Ètait dialogique ? DËs lors que la condition
díintersubjectivitÈ vaut pour toute forme symbolique, il faut comprendre
comment líart se prÍte ý une approche dialogique.
Dans son
exposÈ
´ Le dialogisme du ëvoir commeí. ¿
propos de LíAutre Visible ª, F. Armengaud síattache au projet
de cet ouvrage : Èlaborer une ´ archÈologie transcendantale des
ordres du visible ª, exposer ´ les contraintes indissociablement
textuelles, interrogatives et catÈgoriales qui sont nÈcessaires, sinon
suffisantes, pour informer les divers ordres du visible ª (LíAutre
Visible, p. 57). ¿ líintÈrieur de ce chantier philosophique, la
question du ´ voir comme ª (voir quelque chose comme), et donc la
notion díaspect, sont mises au premier plan. Remarquer un aspect, dit F.
Jacques, est le fruit de líinterroger.
InterrogativitÈ et textualitÈ. La derniËre partie de líouvrage Ètudie
ces deux dimensions gÈnÈrales du texte telles quíelles se dÈploient en thÈologie.
´ Le dialogue philosophie-thÈologie et la compÈtence
interrogative ª (P. Capelle) puis ´ ëInterrogerí.
Interrogation philosophique et interrogation thÈologique ª (J.
LadriËre) traitent de la relation, de líarticulation entre philosophie et thÈologie.
Au cúur de cette problÈmatique, la dÈmarche de F. Jacques ´ consiste ý
remonter en-deÁý des textes, jusquíaux questions quíils prÈsupposent et
auxquelles ils tentent díapporter des rÈponses ª (p. 227). La
philosophie et la thÈologie sont deux modalitÈs de líesprit, mais diffÈrentes
de par la structure de líinterroger. La premiËre prend la forme Question/RÈponse,
la seconde la structure Appel/RÈponse. Ainsi il devient possible ´ de
penser les conditions díune collaboration ª (p. 229), mais sans que
líune absorbe líautre.
Dans ´ Transcendantal sans illusion. Ou :
líabsence de la 3Ëme personne ª, M. M. Olivetti
avance que mÍme la philosophie de la communication ne peut pas Èchapper ý
líillusion du transcendantal en ce sens que ´ moi, ego, ich anticipe la
troisiËme personne (Ö) et sa rationalitÈ ª (p. 236). ´ Transcendantal
sans illusion ª parce que Je rÈpond quelque chose ý quelquíun, parle
avec et en fonction de son interlocuteur. ´ Quelle image de la pensÈe ? ª
clÙt cette partie autour díune question fondatrice : penser cíest
questionner. La crÈativitÈ et la fÈconditÈ, dit F. Jacques, sont le ressort
díune ´ pensÈe qui se textualise ª et ´ síorganise de
maniËre interrogative ª (p. 249). AprËs avoir reconnu la primautÈ de
líinterrogativitÈ ñ líhomme est ego interrogans ñ il síagit de
rendre compte des ´ structures ÈlÈmentaires de líinterrogativitÈ ª
(p. 254), díanalyser líinterroger pour líÈlaboration díune ÈrotÈtique
gÈnÈrale.
[1] Les textes rÈunis dans cet ouvrage ont pour la plupart ÈtÈ prÈsentÈs au Colloque Du dialogue au texte. Autour de Francis Jacques qui síest tenu au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle du 1er au 8 septembre 2000.
[2] L'úuvre de F. Jacques dÈploie une interrogation neuve en philosophie. Líinterlocution, le dialogisme, le dialogue, la signifiance du discours, líinterrogativitÈ et la textualitÈ en sont les thÈmatiques fortes. La question centrale ´ comment peut-il se dire quelque chose entre nous ? ª síest intÈgrÈe peu ý peu, dans une conception dialogique du sens et de la pensÈe, ý une philosophie de líinterrogation.
[3]
Voir líanalyse jacquÈenne du pardon : F. Jacques, "Remarques
sur la promesse et la pardon. La thÈorie des actes de langage ý líÈpreuve
de líÈthique". TransversalitÈs. Revue de líInstitut Catholique de
Paris. 1999, nƒ71. p. 229-256 / voir
aussi in Revue internationale de philosophie. 2001, nƒ2.
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