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Selon
une façon conventionnelle de se représenter
l'histoire de la philosophie, la notion de sujet-sujet de la
connaissance ou sujet moral-n'aurait été pour la
première fois posée au fondement de toute réflexion
que par Descartes. La plupart des philosophes du XVIIe et du
XVIIIe siËcle, jusqu'à Kant inclus, n'auraient fait
qu'approfondir la conception cartésienne du sujet, entendu
en un sens humaniste et rationaliste comme "conscience"
transparente à elle-mÍme et sšre de son bon
droit.
Toujours selon le même schéma, c'est
Hegel qui, le premier, aurait relativisé cette vision
individualiste (et optimiste) de la subjectivité. Il
aurait montré que l'être humain est le jouet de son
désir; qu'il est pris dans les rêts du langage, du
travail et de la société; que, bien loin d'être
donné dès le départ, il lui faut au
contraire se construire dans et par l'histoire. Ses
successeurs auraient développé, chacun à sa
manière, l'étude des pièges qui font de la
notion de sujet une illusion : Marx aurait révélé
le rôle des structures socio-économiques, Nietzsche
celui de la volonté de puissance, Freud, celui de
l'inconscient. victime de tant d'ennemis, la subjectivité
aurait fini par se dissoudre : du reste, ni les positivistes ni
les structuralistes ne veulent plus en entendre parler. L'heure
semblerait donc venue d'annoncer-en même temps que la fin
de l'humanisme-la mort du sujet... Francis Jacques n'est pas
d'accord. On l'aura deviné: ce philosophe -qui nous a
donné en 1979, un livre intitulé Dialogiques,
Recherches logiques sur le dialogue (1) et qui enseigne à
l'Université de Rennes-ne se satisfait pas d'une vision
aussi simpliste de l'histoire de la philosophie. De fait, deux
objections au moins peuvent Ítre soulevées contre
elle. D'une part Husserl-penseur dont le souci de rigueur ne peut
guËre être mis en doute-a cru possible de fonder sa
démarche sur une certaine conception du sujet (élaborée
à partir de ses propres recherches logiques) et a même
été opéré, en ce sens un "retour
à Descartes" dont tout le courant phénoménologique
et existentialiste demeure l'héritier.
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Sans
oublier l'influence indirecte que ces idées ont exercé,
ý travers la Critique de raison dialectique de
Sartre, sur les "psychiatres antipsychiatres" -Laing
et Cooper-qui se sont particulièrement intéressés
au problème de la personne et à l'analyse
des conditions logiques qui fondent les relations
interpersonnelles. Seconde objection: celle que constitue en
elle-même, toute la philosophie anglo-saxonne du langage,
surtout dans son étape la plus récente, marquée
par l'essor d'une discipline nouvelle: la pragmatique.
Celle-ce n'est autre que l'étude du langage "en
contexte", c'est-à-dire dans son usage pratique. Elle
revient à privilégier, dans le discours, la
fonction communicationnelle. Qu'est-ce en effet qu'un Èéhange
de signes linguistiques, sinon un acte de communication entre
deux sujets parlants? Mais quels sont les mécanismes
logiques d'un tel acte? Que faut-il présupposer, chez
chacun des deux locuteurs, pour que l'acte soit rÈussi,
pour que le message passe? Et comment se fait-il que, si souvent,
il ne passe
pas? ______________________________________________
Une réévaluation
de la notion de
sujet ________________________________________________
Qu'est-ce
que le malentendu, le mensonge, l'indiscrétion? Quels sont
les rapports entre dire et vouloir dire, entre
"acte de parole" (speech act pour reprendre
l'expression de J. R. Searle) et "intention de
signification"? Entre langage et désir...? De telles
questions s'attachent les unes aux autres comme en une trame
serrée. Et depuis Wittgenstein jusqu'aux spécialistes
de la communication regroupés dans l'école de
Palo-Alto (2), elles n'ont cessé de faire l'objet d'une
élucidation théorique, à l'égard de
laquelle les philosophes français sont trop souvent restés
indifférents. Tel n'est pas le cas de Francis Jacques.
Celui-ci conjugue, précisément un intérêt
ancien pour la phénoménologie-pour Martin Buber,
entre autres-avec une connaissance extrêmement précise
des recherches logico-linguistiques actuellement en cours dans le
domaine anglo-saxon. Et c'est la conjonction de cette
double formation, si rare chez un chercheur hexagonal, qui rend
passionnante la lecture de son dernier livre, Différence
et subjectivité (3).
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Ce
volumineux travail, plein de détours et de reprises, qui
avance au rythme de la conversation plus qu'à celui de
l'exposé dogmatique, propose en effet une réévaluation
de la notion de sujet qui, on s'en doute, n'implique aucun retour
en direction d'un humanisme désuet ou d'un subjectivisme
étroit. En fait, Jacques substitue progressivement-au fil
d'un parcours dont il serait impossible de résumer tous
les méandres-la notion de personne à celle
de subjectivité. Mais sa "personne"
n'est pas non plus celle du personnalisme. Il s'agit en fait,
d'une construction relationnelle. L'idée centrale du livre
est que le sujet ne se constitue que par la relation parlante à
l'autre, c'est-à-dire par le dialogue; que c'est l'échange
linguistique seul qui permet aux êtres de définir ce
qui les différencie-positivement-les uns par rapport aux
autres. Il n'est pas de je sans tu, ni de relation
duelle sans un tiers-un il-qui en garantisse la fermeture. Bref,
c'est la communication qui crée les différences, et
celles-ci qui à leur tour créent la
personne-par-delà les illusions du cogito cartésien,
enfermé dans sa solitude théorique. Appuyée
sur des descriptions précises et concrètes,
conduite dans l'esprit de la philosophie analytique, une telle
démarche pourrait facilement avoir quelque chose de
formaliste ou de stérile-comme c'est le cas chez de
nombreux auteurs. S'il n'en n'est rien, fort heureusement, c'est
parce qu'on sent que le coeur, lui aussi, est présent
derrière les réflexions de Francis Jacques. Le
coeur et la raison: deux instances dont on croit, trop souvent,
qu'elles sont incompatibles. Et qui pourtant sont toutes les deux
constitutives de la personne humaine, chacune avec ses exigences
et sa mémoire. _________________
(1)
PUF, 1979. (2) cf. mon article sur "L'héritage de
Gregory Bateson" dans le Monde du 11 août
1981 (3) Aubier Montaigne, 1982, 424 p.
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