Une philosophie de la personne
par Christian Delacampagne


Le Monde-vendredi 28 janvier 1983-p.2   

 Selon une façon conventionnelle de se représenter l'histoire de la philosophie, la notion de sujet-sujet de la connaissance ou sujet moral-n'aurait été pour la première fois posée au fondement de toute réflexion que par Descartes. La plupart des philosophes du XVIIe et du XVIIIe siËcle, jusqu'à Kant inclus, n'auraient fait qu'approfondir la conception cartésienne du sujet, entendu en un sens humaniste et rationaliste comme "conscience" transparente à elle-mÍme et sšre de son bon droit.

Toujours selon le même schéma, c'est Hegel qui, le premier, aurait relativisé cette vision individualiste (et optimiste) de la subjectivité. Il aurait montré que l'être humain est le jouet de son désir; qu'il est pris dans les rêts du langage, du travail et de la société; que, bien loin d'être donné dès le départ, il lui faut au contraire se construire dans et par l'histoire. Ses successeurs auraient développé, chacun à sa manière, l'étude des pièges qui font de la notion de sujet une illusion : Marx aurait révélé le rôle des structures socio-économiques, Nietzsche celui de la volonté de puissance, Freud, celui de l'inconscient. victime de tant d'ennemis, la subjectivité aurait fini par se dissoudre : du reste, ni les positivistes ni les structuralistes ne veulent plus en entendre parler. L'heure semblerait donc venue d'annoncer-en même temps que la fin de l'humanisme-la mort du sujet...
Francis Jacques n'est pas d'accord. On l'aura deviné: ce philosophe -qui nous a donné en 1979, un livre intitulé Dialogiques, Recherches logiques sur le dialogue (1) et qui enseigne à l'Université de Rennes-ne se satisfait pas d'une vision aussi simpliste de l'histoire de la philosophie. De fait, deux objections au moins peuvent Ítre soulevées contre elle. D'une part Husserl-penseur dont le souci de rigueur ne peut guËre être mis en doute-a cru possible de fonder sa démarche sur une certaine conception du sujet (élaborée à partir de ses propres recherches logiques) et a même été opéré, en ce sens un "retour à Descartes" dont tout le courant phénoménologique et existentialiste demeure l'héritier. 

 



Sans oublier l'influence indirecte que ces idées ont exercé, ý travers la Critique de raison dialectique de Sartre, sur les "psychiatres antipsychiatres"
-Laing et Cooper-qui se sont particulièrement intéressés au problème de la personne et à l'analyse des conditions logiques qui fondent les relations interpersonnelles.
Seconde objection: celle que constitue en elle-même, toute la philosophie anglo-saxonne du langage, surtout dans son étape la plus récente, marquée par l'essor d'une discipline nouvelle: la pragmatique. Celle-ce n'est autre que l'étude du langage "en contexte", c'est-à-dire dans son usage pratique. Elle revient à privilégier, dans le discours, la fonction communicationnelle. Qu'est-ce en effet qu'un Èéhange de signes linguistiques, sinon un acte de communication entre deux sujets parlants? Mais quels sont les mécanismes logiques d'un tel acte? Que faut-il présupposer, chez chacun des deux locuteurs, pour que l'acte soit rÈussi, pour que le message passe? Et comment se fait-il que, si souvent, il ne passe pas?
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                Une réévaluation 
            de la notion de sujet

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Qu'est-ce que le malentendu, le mensonge, l'indiscrétion? Quels sont les rapports entre dire et vouloir dire, entre "acte de parole" (speech act pour reprendre l'expression de J. R. Searle) et "intention de signification"? Entre langage et désir...? De telles questions s'attachent les unes aux autres comme en une trame serrée. Et depuis Wittgenstein jusqu'aux spécialistes de la communication regroupés dans l'école de Palo-Alto (2), elles n'ont cessé de faire l'objet d'une élucidation théorique, à l'égard de laquelle les philosophes français sont trop souvent restés indifférents.
Tel n'est pas le cas de Francis Jacques. Celui-ci conjugue, précisément un intérêt ancien pour la phénoménologie-pour Martin Buber, entre autres-avec une connaissance extrêmement précise des recherches logico-linguistiques actuellement en cours dans le domaine anglo-saxon.  Et c'est la conjonction de cette double formation, si rare chez un chercheur hexagonal, qui rend passionnante la lecture de son dernier livre, Différence et subjectivité (3).



Ce volumineux travail, plein de détours et de reprises, qui avance au rythme de la conversation plus qu'à celui de l'exposé dogmatique, propose en effet une réévaluation de la notion de sujet qui, on s'en doute, n'implique aucun retour en direction d'un humanisme désuet ou d'un subjectivisme étroit. En fait, Jacques substitue progressivement-au fil d'un parcours dont il serait impossible de résumer tous les méandres-la notion de personne à celle de subjectivité.
Mais sa "personne" n'est pas non plus celle du personnalisme. Il s'agit en fait, d'une construction relationnelle. L'idée centrale du livre est que le sujet ne se constitue que par la relation parlante à l'autre, c'est-à-dire par le dialogue; que c'est l'échange linguistique seul qui permet aux êtres de définir ce qui les différencie-positivement-les uns par rapport aux autres. Il n'est pas de je sans tu, ni de relation duelle sans un tiers-un il-qui en garantisse la fermeture. Bref, c'est la communication qui crée les différences, et celles-ci qui à leur tour créent la personne-par-delà les illusions du cogito cartésien, enfermé dans sa solitude théorique.
Appuyée sur des descriptions précises et concrètes, conduite dans l'esprit de la philosophie analytique, une telle démarche pourrait facilement avoir quelque chose de formaliste ou de stérile-comme c'est le cas chez de nombreux auteurs. S'il n'en n'est rien, fort heureusement, c'est parce qu'on sent que le coeur, lui aussi, est présent derrière les réflexions de Francis Jacques. Le coeur et la raison: deux instances dont on croit, trop souvent, qu'elles sont incompatibles. Et qui pourtant sont toutes les deux constitutives de la personne humaine, chacune avec ses exigences et sa mémoire.

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(1) PUF, 1979.
(2) cf. mon article sur "L'héritage de Gregory   Bateson" dans le Monde du 11 août 1981
(3) Aubier Montaigne, 1982, 424 p.
  

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