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Francis JacquesDe la Textualité, Pour une textologie générale et comparée.
Paris : Jean Maisonneuve, 3 bis Place de la Sorbonne, 2002

Parue dans la Revue de théologie et de philosophie, 2002, Florence Quinche 

Dans ses récents Ecrits Anthropologiques (Liminaire) une recherche fondationnelle confirmait le pluriel  anthropologique : les ordres mêmes de la pensée, dont l’unité apparaissait dans leur caractère heuristique, et la diversité, par le déploiement des différents modes d’interroger. Pour un bref aperçu, on se référera aux excellents compte-rendus de J. de Gramont (Transversalités, n°80) qui met en avant le sens philosophique de cette approche, et de C. Chabrol, pour sa portée anthropologique (Hermès n°30).

Quatre ordres de questionnement étaient alors caractérisés : scientifique (le problème), philosophique (le questionnement radical), poétique (l’énigmatique) et religieux (l’élucidation du mystère),  auxquels s’articulaient autant de types de réponses. Il y a là une véritable philosophie de l’interrogativité dont le caractère de radicalité transcendantale est assez clair, mais ses implications méritaient d’être dégagées. On trouvera une bonne présentation de cette seconde philosophie de F. Jacques (après sa philosophie du dialogisme par Ph. Capelle. Cf. « Le dialogue philosophie-théologie et la compétence interrogative » à paraître dans les Actes du colloque de Cerisy, 2003.
A présent, comme l’indique le titre, l’auteur franchit une étape supplémentaire : il dégage les implications pour une philosophie du texte. Lequel, pour une fois ne sera pas réduit à un simple interpretandum, mais pensé dans sa signifiance, distingué du discours (les types textuels ne sont pas assimilables aux régimes discursifs), de l’argument, et a fortiori du signe.

Pour saisir l’originalité de cette recherche, encore faut-il pouvoir la situer dans la perspective des questions débattues (H. Meschonnic, F. Rastier, P. Ricoeur, J.M. Adam etc.) et comprendre à quel point la notion de texte reste sous-déterminée. Sous détermination qui ramène trop souvent le texte au document, voire au simple discours. Il était temps d’en faire un terme marqué de la théorie. Les types de textes seront ainsi définis à partir de ce qui les rend possibles, à savoir une interrogativité sous-jacente et ses catégories constitutives, pertinente pour une anthropologie philosophique. Une philosophie critique s’articule ainsi à une philosophie du langage revisitée et étendue au-delà des structures linguistiques.
Si toute forme de pensée se distingue par  un mode d’interroger propre, et que la littérature et la poésie ont quelque rapport avec la pensée, alors on peut légitimement se demander si elles possèdent, tout comme les sciences ou la religion, un mode propre de questionnement. Tel est le fil directeur de cet ouvrage qu’il s’ouvre sur une analyse de la spécificité érotétique du poème. Non pas simplement au plan de manifestation, car  plus profondément elle anime déjà le plan d’organisation du texte, qui, comme œuvre construite témoigne ainsi du travail même de la pensée (Ch. IV, VII).
L’énigmatique, distingué de la simple énigme en ce qu’il ne se résout pas en une réponse ultime, sera identifié à l’un des modes privilégiés du questionnement poétique. Reste à faire le lien avec une herméneutique, appelée par l’ambiguïté même du sens ainsi produit.

"Les sources de l’énigmatique en question sont largement aléatoires, à divers niveaux de profondeur. Ainsi pour le poète, il peut surgir d’une sensation d’origine, non corroborée par d’autres, pour peu que cette donnée éveille un groupe de mots inédits, parfois un mélange de mots très ordinaires mais libérés pour entrer en combinaisons neuves, à distance des représentations habituelles. Elle ne serait rien si ce hasard ne devenait porteur d’une signification extraordinaire." 

Cette oscillation de sens propre au texte poétique, ainsi qu’à toute fiction, ne peut se comprendre qu’en rapport direct avec la question de la référence (Ch. II). Le jeu de l’oscillation suspendue s’avère d’autant plus libre et fécond qu’il n’est pas tenu à une référentialité univoque. Ici l’auteur construit le concept neuf de « référence suspensive », qui conduit au thème des mondes possibles. L’oscillation poétique propose une référentialité plurielle-comme  autant d’alternatives possibles.
Rappelons que l’auteur se limite ici à l’étude des textes remarqués (non-triviaux) et véridictoires (ce qui exclut les textes de légitimation, voir schéma d’une typologie, p. 225). Du texte littéraire seront distingués les autres principaux types de textes : philosophique (Ch. III) scientifique (Ch. VI) et religieux. On aurait pu regretter un traitement un peu concis du texte religieux (Ch. V), mais ce serait ignorer une dizaine d’articles de F. Jacques sur ce sujet, sa thèse de théologie : Interrogativité et catégorisation en théologie fondamentale, ou encore les Six Leçons données dans le cadre de la Chaire Etienne Gilson, à paraître aux PUF en 2004.
A partir de ces distinctions l’auteur définit les modalités  de comparaison et d’hybridicité possibles, compte tenu de la spécificité de chaque type de texte. Comment respecter leur différence sans ancillariser un type par un autre ? C’est là l’enjeu délicat des études comparatistes.
La complexité et la richesse de ces investigations ont voulu qu’elles se prolongent sur plusieurs ouvrages.  Il est utile, je crois, de signaler qu’une suite, intitulée L’ordre du texte et ses possibles  paraîtra en cours d’année.



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