Michel-Pierre Bachelet, Študes sur les rËgles de l'art oratoire, suivies d'une esquisse d'anthologie raisonnÈe de scËnes de thÈ’tre 

ThËse soutenue ý l'U.F.R de Communication de PARIS III. Sorbonne Nouvelle.
  (premier vol. 414 p., deuxiËme vol. 319 p.) ThËse de philosophie (spÈcialitÈ langage et communication), prÈsentÈe en 1998 sous la direction du Professeur Francis Jacques

Mots clÈs :  philosophie du langage, rhÈtorique, discours, texte, dialogisme, pragmatique,  interlocution, rÈfÈrence, signification, Ènonciation, argumentation, communication orale et interculturelle, anthropologie relationnelle, stylistique, prosodie.

RÈsumÈ court :

On s'accorde aujourd'hui pour dÈplacer l'unitÈ de compte de la signification des actes de langage de l'ÈnoncÈ vers l'Ènonciation et de l'Ènonciation vers l'activitÈ conjointe d'un lo‚cuteur et d'un interlocuteur. Ce point de doctrine peut-il rester sans incidence sur l'analyse de certains procÈdÈs phonÈtiques et proso‚diques, considÈrÈs encore aujourd'hui si ce n'est comme margi‚naux au moins comme originaux par un linguiste comme C. HagËge ?

Partant des acquis les plus rÈcents de la philosophie du langage en pragmatique, notamment des Recherches logiques sur le dialogue  de Francis Jacques, les prÈsentes Ètudes se proposent d'en ti‚rer certaines consÈquences pratiques au plan de cet aspect  par‚ticulier de la rhÈtorique que l'on nomme "l'action oratoire", i.e. l'acte de dire un discours  ý voix haute.

En engageant la linguistique sur la voie d'une conception Ètendue de l'Ènonciation, l'approche pragmatique du langage conduit ý dÈcrire les phÈnomËnes de diction et d'Èlo‚cution sous le rapport qu'ils entretiennent avec la signifiance du discours, i.e. avec les diffÈrents types d'interactions discursives considÈrÈs sous l'angle de leur degrÈ de dialogisme interne. Un certain nombre de modulation de la voix peuvent alors se laisser dÈfinir comme des schËmes capables de rendre per‚ceptible ý l'imagination une structure abstraite, en l'occurrence discursive et argumentative, struc‚ture avec laquelle ces schËmes entretien‚nent une relation qui n'est pas fortuite mais ins‚crite dans les profondeurs de l'’me hu‚maine.   Les rËgles de l'art oratoire cessent dans cette optique de se prÈsenter  comme de simples figures ou ornements de la signifi‚cation, uniquement dÈterminÈs par des prÈ‚occupations "stylistiques" comme chez C. Bally, ou sociologiques comme chez P. Bourdieu.

L'opposition entre la modalitÈ "causante" et la modalitÈ "dÈclamante" de la parole vive trouve dans cette perspective un dÈbut d'Èclairage, propre ý confirmer au plan an‚thropologique la pertinence d'un principe dialogique construit sous l'autoritÈ du primat accordÈ ý la rela‚tion interpersonnelle sur fond de prÈoccupations rÈfÈrentielles. En quoi l'approche du dialogisme de Francis Jacques s'avËre ý l'usage plus fÈconde que celle de  Bakhtine incapable de rendre compte de l'orientation plus ou moins convergente des discours.

STUDIES OF THE RULES OF ORATORY ART, FOLLOWED BY A REASONED ANTHOLOGIE OF FRENCH THEATER SCENES.

Every one agrees today to transfer the emphasis of meaning elements of the speech acts from the enunciate towards the enunciation, and from the enunciation to the commune activity between a locutor and an interlocutor. Can such a doctrinal point not affect the analysis of some phonetic and prosodic mecanisms ? Using as a starting point the most recent acquisitions of the philosophy of langage in the field of pragmatics, this dissertation intens to draw somme particular conclusions related to this particular aspect of rhetorics known as "oratory art", i.e. the act of speaking out a discourse. The commitment of linguistics in the field of an extended conception of enunciation within the framework of a pragmatic approach of langage leads to describe the diction and elocution mecanisms in connexion with discourse signifving, i . e. in respect with the different types of discursive strategys actuated by their internal dialogism degree. A certain number of voice modulations can then be analysed as "schemas" capable of making abstact sructures perceptible to imagination. These abstract structures, both discursive and argumentative, are connected to the more OF less converging orientation of discourses, witch is in no way accidental. The rules of oratory art, thus cease to appear as mere figures and flowers of speach, solely determinded by stylistic and sociological concerns. The contrast between the polemic mode of talking and the dialogic mode of declamation of person who speaks can be enlightened in this perspective. Such an angle confirms, at the anthropological level, the relevance of a dialogical principle instituted under the primacy of the the interpersonnal relationship in relation with referential concerns.

RÈsumÈ de la thËse (8 pages) : 

Študes sur les rËgles de l'art oratoire, suivies d'une esquisse d'anthologie raisonnÈe de scËnes  de thÈ’tre de langue franÁaise


Depuis des dÈcennies logiciens et lin‚guistes se sont avisÈs de l'opacitÈ des formes du langage naturel. Ils attirent en particulier notre attention sur la difficultÈ ý dÈcider de la signification d'un ÈnoncÈ quand on ne prend pas la peine de prÈciser et de rÈflÈchir l'acte qu'il cherche ý accomplir dans un contexte  intentionnel. Contexte  dÈter‚minÈ, prÈcise F. Jacques, par l'espace logique de l'interlocution. Partant des acquis de la recherche contemporaine de la philosophie du langage en  pragmatique nous avons cherchÈ ý en tirer certaines consÈquences au plan de cet aspect particulier de la rhÈtorique que l'on nomme traditionnellement "l'action oratoire".

Soit un discours quelconque fixÈ par l'Ècriture, que l'on se propose d'interprÈter, au sens de traduire oralement. Pourquoi certains actes de lecture d'un mÍme texte contri‚buent plus que d'autres ý l'Èclairer ou l'obscurcir ? C'est  ce "mystËre", comme le qualifie N. Chomsky, qui nous intÈresse. S'il y a quelque chose  d'Ènigmatique dans cette prÈsence d'une voix qui se fait entendre quand elle lit ou dit un texte, est-il nÈanmoins possible de dÈfinir, au delý du charme, la nature des principes qui dÈterminent, au moins en partie, les conditions de succËs de l'art oratoire ? Nous le pensons et c'est ce que nous nous sommes efforcÈ de dÈmontrer dans ce travail, en soumettant successivement ý la critique, les notions de "diction" et "d'Èlocution" trop souvent ÈvoquÈes et mises en avant, sans qu'aucune analyse d'inspiration pragma‚tique ou dialogique, ne viennent limiter leur prÈtention ý dÈfinir, ý elles seules, les compÈtences de l'orateur. L'action d'oraliser un texte ou un dis‚cours Ècrit ne se fait pas n'importe com‚ment : au delý des rËgles pho‚nologiques et syn‚taxiques, trop abstraites pour prÈtendre diriger l'oralisation d'un texte, il y a des  corrÈlations qui restent ý dÈfinir entre le texte Ècrit et les procÈdÈs que la voix utilise, quand elle demande ý la parole de s'en faire l'interprËte.

Savoir si l'action de "dire" un texte ne peut prÈtendre qu'ý une place subordonnÈe, rÈduite finalement  au statut de simple illustration, ou si elle a vocation ý en rÈvÈler, mÈ‚diatiser ou  "schÈmatiser" sa signification, ce sont lý assu‚rÈment des problËmes majeurs. Mais tel n'est  pas l'unique objet de nos prÈoccupations. Une chose en effet est d'apprÈcier la lÈgitimitÈ de l'oralitÈ  (qu'est-ce qu'ajoute au texte le fait de l'oraliser, au regard de l'ensemble des explications thÈoriques que proposent les disciplines linguistiques, sÈman‚tiques et pragmatiques ?), autre chose est d'en prÈciser les rËgles,  de mettre en Èvidence les principes qui dÈterminent l'usage de ces rËgles, et de tenter ainsi une description raisonnÈe de l'art oratoire. 

Sortir l'oralitÈ de l'indÈtermination dans laquelle on l'a relÈguÈe trop longtemps, tel a ÈtÈ pour nous l'objectif ý at‚teindre en prioritÈ. En sou‚mettant ý l'Èpreuve de l'oralitÈ cer‚taines thÈories trop exclusivement "ex‚pressionnistes" sur le langage, nous avons tentÈ de montrer leur insuffi‚sance : on ne peut en effet se rÈsoudre ý admettre que l'oralisation d'un texte Èchapperait ý toute approche raisonnable si ce n'est rationnelle. A fortiori  comment accepter de laisser l'analyse purement formelle ou structurale du texte se prÈvaloir de son autonomie  pour justifier son incapacitÈ  ý  rÈsoudre les problËmes  que pose sa "traduction" oralisÈe ?

Notre sujet  convoque tant de problËmes distincts, touchant ý des disciplines si diverses, philosophique, rhÈtorique, linguistique, voire "esthÈtique" au sens de M. Bakhtine, poÈtique au sens de H. Meschonnic, ou "stylistique" au sens de C. Bally, qu'il pourrait paraÓtre dÈmesurÈ et ý tout le moins trop ambitieux dans le cadre d'une recherche universitaire. Aussi nous semble-t-il indispensable d'en rappeler les limites.

Rappelons donc que l'objectif visÈ par ces Ètudes est originairement pÈdagogique et didactique. Il s'agit de prÈciser la place qu'il convient d'ac‚corder aux exercices d'oralisation des textes dans les proces‚sus d'apprentissage et d'Èvaluation de la langue maternelle, i.e. les divers types de compÈtence qu'on peut espÈrer dÈvelopper et mettre en Èvidence ý partir de cette pratique.

Pour rÈpondre concrËtement ý ces prÈoccupations, nous proposons, dans le prolon‚gement de ces Ètudes un corpus textuel,  limitÈ en l'occur‚rence aux textes dramaturgiques  d'expression franÁaise. Cette esquisse d'anthologie raisonnÈe de scËnes de thÈ’tre exemplifie une typologie des interactions discursives construite sous l'autoritÈ d'un primat accordÈ au prin‚cipe d'une rela‚tion interpersonnelle, originellement requise au titre de condition d'intelligibilitÈ de tout discours possible. Les textes choisis devraient faciliter la mise en place d'exercices de  communication orale et encourager des tra‚vaux d'actes de lecture destinÈs non pas ý distraire ou ý divertir, mais ý initialiser, par cette approche comprÈhensive du texte, des explications et des commentaires sur le sens et la signification des messages. Projet en apparence banal sauf quand on s'avise qu'une lecture pertinente n'est pas d'abord une lec‚ture "expressive", et que, l'orateur n'est pas uniquement soumis ý un impÈratif d'originalitÈ ou "d'authenticitÈ" mais  avant tout ý une obligation de luciditÈ et de pertinence. 

Aussi bien notre travail, quand il l'aurait voulu, ne pouvait pas se limiter ý une simple description attachÈe ý inventorier les diffÈrents moyens qu'utilise l'orateur pour communi‚quer son discours. Encore fallait-il tenter de comprendre en quel sens l'emploi de certains procÈdÈs de diction et d'Èlo‚cution peut prÈtendre proposer du texte une inter‚prÈtation non pas seule‚ment  "figurative", mais mÈdiatisante ou schÈmatisante, i.e. autorisant la saisie par l'imagination d'une structure, en l'occurrence discursive, par des procÈ‚dÈs qui ne sont pas fortuits mais en rapport avec la cohÈrence argu‚mentative du texte. Si l'on veut s'expliquer au moins partiellement les conditions de possibilitÈ  d'un acte d'oralisation rÈussi, l'on ne peut en rester ý un constat, encore faut-il se poser la question de la lÈgitimitÈ ou de la pertinence des moyens employÈs. ¿ moins, bien sšr, de cantonner par avance l'action oratoire dans un travail pure‚ment orne‚mental, n'ayant somme toute d'autre intÈrÍt que de don‚ner ý en‚tendre le "pathos" ou "l'ethos" de l'orateur, uniquement dÈterminÈs par la subjectivitÈ du sujet parlant ou par les normes "autorisÈes" ou "convenues"  de la sociÈtÈ dans lequel il Èvolue. On aura reconnu ici certaines recherches contemporaines touchant aux questions de la communication, dont nous nous dÈmarquons du fait mÍme de leur orien‚tation trop psychologisante ( cf. par exemple La phÈnomÈnologie de la perception de M. Merleau-Ponty) ou trop sociologisante (cf. par exemple Ce que parler veut dire de P. Bourdieu, ou plus rÈcemment Šducation et communication interculturelle, de M. Abdallah-Pretceille et L. Porcher).

Ces positions ne peuvent nous satisfaire. D'abord parce qu'elles ne s'affranchissent pas suffisamment d'une conception reprÈsentativiste du langage.  Conservant  l'idÈe d'une autonomie de l'Ècrit, d'un sens ý l'abri des contraintes de l'interlocution,  elles ne peuvent faire sortir de la contingence l'explication des conditions de rÈussite d'une action ora‚toire. Si, par mon action oratoire, je veux prÈtendre livrer du texte une si‚gnifica‚tion  pertinente, i.e. contribuant ý dissiper son opacitÈ, il convient de reposer la ques‚tion en termes de signification et de rÈinterprÈter les catÈgories de la signification en catÈgories de la communication par signes, et non pas en signes de communication. Il ne suffit donc pas de dÈcrire certaines techniques ou performances utilisÈes ici ou lý du seul point de vue de leur crÈdibilitÈ ou "authenticitÈ". Il faut soumettre ý la critique la question du rapport entre les conditions de rÈalisation, toujours empi‚riques, et les conditions de possibilitÈ, nÈcessairement mÈtaphysiques ou, pour mieux dire, ontopoÈtiques. Le schËme n'est pas la reprÈsentation subjective d'un concept, mais une intuition de ce concept, qu'il ap‚par‚tient ý l'imagi‚nation de saisir selon un rapport qui restait, pour Kant, cachÈ dans les profondeurs de l'’me hu‚maine.  Ce que nous avons tentÈ d'approfondir en comprenant l'oralisation comme un travail schÈ‚matisant la signification des actes de langage sous le rapport qu'ils entretien‚nent avec les types d'interactions discursives plus ou moins coopÈratives ou concertantes. La personne parlante intervient dans cette perspective au titre de composant de la signification. VÈritable instance Ènonciative dÈfinie comme siËge d'une compÈtence ý la communicabilitÈ, i.e. investie d'une disposition ori‚ginelle ý vouloir Ítre par son discours en relation avec les autres et ý s'y maintenir afin de se confirmer elle-mÍme.

La question peut alors se poser de savoir si, parmi les procÈdÈs oratoires employÈs, cer‚tains peuvent Ítre reconnus plus acceptables que d'autres du point de vue de leur per‚tinence interlocutive. La correction de l'usage des signes ne saurait se rÈ‚duire ý des considÈrations purement formelles ou conventionnelles dËs lors que l'on s'engage dans la voie d'une linguistique Ètendue de l'Ènonciation et qu'on accepte de reconnaÓtre que c'est dans et par le discours que les ÈnoncÈs peuvent recevoir leur signifiance pleine.

Un courant de plus en plus actif et influent se fait jour qui re‚con‚naÓt toute la valeur de cette approche du langage en termes de communi‚cation "interculturelle". L'on sous‚crit de plus en plus aux thËses de Bakhtine sur le dialogisme, soulignant la di‚men‚sion poly‚phonique du discours. On se refuse en revanche ý for‚maliser les jeux de lan‚gage et ý les soumettre ý des formes de vie ou ý des types de discours comme ý autant de structures qui prÈdÈ‚termi‚ne‚raient la possibilitÈ de l'expression des sujets communicants. Significative ý cet Ègard l'expres‚sion de "lecture expressive" qui rÈsume dans le vocabulaire "officiel" l'activitÈ d'oralisation : hÈritage d'une tradition rhÈtorique ancillaire qui ne recon‚naÓt ý l'oralitÈ qu'une fonction de sÈduction. C'est oublier que la parole, quand elle s'exerce, dÈmontre un souci de dire quelque chose ý propos du monde avec quelqu'un, qu'on ne saurait rÈduire, sans simplification, ý un simple dÈsir d'ex‚pressivitÈ ou de per‚suasion gra‚tuite : les trois axes de la signifiance (diffÈrence, rÈfÈrence et interlocution) il faut s'arranger pour les honorer tous les trois, dans un mÍme mouve‚ment, sauf ý ne plus com‚prendre ce que parler veut dire.

Une chose est donc de s'accorder pour reconnaÓtre tout l'intÈrÍt de cette pratique oratoire d'un point de vue "culturel", autre chose d'ad‚mettre qu'on puisse lÈgifÈrer ý son sujet. Certains procÈdÈs ora‚toires en effet ne sont pas seule‚ment incorrects ou irrecevables, mais inacceptables. Inacceptables parce que contreve‚nant, en tant que schËmes oratoires, ý la dimension illocutoire et perlocutoire des actes de lan‚gage. C'est ce que nous avons cherchÈ ý mettre en Èvidence, dans la troisiËme partie de ces Ètudes. Les grandes unitÈs discursives apparaissent alors comme autant de cadres permettant une des‚cription des caractÈristiques de la composante expressive et incitative des actes de langage ainsi qu'une meilleure approche de la question de leur condition de sincÈritÈ. Ce qui n'est pas sans incidence, on s'en doute, sur le travail d'oralisation.

On ne s'Ètonnera donc pas outre mesure de l'absence d'Ètude sur la ques‚tion de l'oralitÈ, exception faite des Ètudes de "poÈtique"  qu'un auteur comme H. Meschonnic  a contribuÈ ý renouveler. (Cf. en particulier Critique du Rythme)  Les re‚cherches contem‚po‚raines, comme on sait, concentrent leurs in‚vesti‚gations sur le pro‚blËme de l'oral, recher‚chant, comme dit Paul Zumthor, dans Introduction ý la poÈsie orale,  une voix sans pa‚roles... qui fabrique du discours sans qu'une in‚tention prÈalable ni un contenu dÈter‚minÈ l'aient pro‚grammÈ de fa‚Áon sšre.  Dans une perspective em‚pruntant indis‚tinctement ses prin‚cipes ý la phÈnomÈnologie, ý la so‚ciologie ou ý la psychanalyse  un vaste champ d'in‚vesti‚gations sociolin‚guis‚tiques se dÈ‚veloppe, qui ne peut bien Èvi‚dem‚ment pas rencon‚trer la question de l'oralitÈ ou de l'art oratoire, puisque par dÈfinition cet art ou cette action prÈsup‚pose ý quelque degrÈ, une intention (une volontÈ de s'en‚tendre), et un contenu dÈ‚terminÈ (un ef‚fort pour s'accorder sur la rÈfÈrence).

L'oralitÈ est aussitÙt ren‚voyÈe du cÙtÈ du culturel, faux oral, dont la fonction se limite, comme l'Ècrit Zumthor, ý verbaliser une Ècriture. Com‚ment dans ces conditions pourrait-on accorder quelque crÈdit ý une tentative de dÈ‚duction des pro‚cÈdÈs phonÈtiques ou prosodiques en rapport avec le souci de schÈmatiser la si‚gnification des actes d'Ènon‚ciation en contexte ? Il faudrait que l'on se dÈcide ý  recon‚naÓtre que la significa‚tion d'un discours est fonc‚tion de sa cohÈrence intrinsËque, i.e. du mode plus ou moins dialo‚gique de son argumentation et, par voie de consÈquence, que la  personne communi‚cante est in‚vestie originellement d'un pouvoir de parole, lui assurant la possibilitÈ de signifier sa dis‚position ý vouloir ou ne pas vouloir entrer en re‚lation. Autant dire que ce sont lý des requisit  mÈtaphysiques que l'on pourra juger plus ou moins bien inspirÈs, mais qui, en tout Ètat de cause, demeu‚rent encore ý promouvoir.

Aussi bien la vulgate  pÈdagogique prÈconise-t-elle de suivre sur cette question l'opinion commune pour qui l'acte de dire un texte ý haute voix est une pra‚tique ý propos de laquelle il convient de res‚ter prudent et vigilant. Sans aller jus‚qu'ý soutenir que ce tra‚vail est nÈcessairement illu‚soire, fallacieux, voire malhonnÍte, ý tout le moins faut-il lui conserver  son cÙtÈ spontanÈ, original et de ce fait tou‚jours alÈatoire et imprÈ‚visible.

Le projet de lÈgifÈrer sur ce problËme mystÈ‚rieux paraÓt difficilement soutenable. Il implique en effet l'idÈe que tout homme venant en ce monde reÁoit comme une gr’ce une compÈtence ý la communicabilitÈ, qui est autre chose qu'une simple capacitÈ de transmission d'informations. Sorte de pacte d'alliance, assujettissant les interlocuteurs ý une  reconnaissance mutuelle, hors duquel l'idÈe de code ne peut avoir d'efficacitÈ rÈelle.  Conception neuve et quelque peu dÈrangeante de ce que parler veut dire. AssurÈment.

Maintenant si l'on juge une thÈorie ý l'Ètendue des faits qu'elle permet d'expliquer, la probitÈ devrait conduire ý reconnaÓtre que cette approche "dialogique" a le mÈrite d'engager une description plus juste et plus fine des actes de communication. Elle ne nÈglige pas en effet de rendre compte de leur orienta‚tion plus ou moins convergente ou divergente, concertante ou dÈconcertante. La comprÈhen‚sion pleinement communica‚tive,  Ècrit F. Jacques, doit contenir dans son essence la possibilitÈ de la mÈcomprÈhension  qu'on ne peut imputer ý une rÈpres‚sion de l'institution. Il faut donc se donner les moyens de comprendre que la pra‚tique de la communication recËle en elle-mÍme, par la possibilitÈ de sa distorsion, diverses formes de communication prÈcaires, permettant ainsi la construction d'une typologie des discours sur la base d'un principe relationnel plus ou moins bien actualisÈ.

Cette contradiction entre ces deux thËses dans la pensÈe contemporaine, dont l'une insiste pour admettre la lÈgitimitÈ  de l'approche cultu‚relle ou comprÈhensive du discours, au plan pÈda‚gogique, pendant que l'autre en limite considÈrablement l'intÈrÍt et la portÈe, rÈsume le malaise dans lequel nous nous trouvons. Malaise qui n'est pas nouveau, et qu'un Bergson dÈjý s'efforÁait, non sans embarras, d'expliquer au plan philosophique dans La PensÈe et le mouvant. C'est en suivant et en nous appropriant les analyses de la philosophie dialogique de F. Jacques, que nous avons cru possible de faire avancer quelque peu le dÈbat sur la question. Question qui contient dans son ÈnoncÈ mÍme un terme dont la dÈfinition est originellement polysÈmique : "l'oratoire" c'est aussi ce qui dÈsigne le moment de la priËre et du recueillement.

De lý ý redonner son sens ý un autre mot ý connotation Èquivoque, celui de dÈclamation, dont il faudrait peut-Ítre rappeler qu'il fut employÈ pendant des lustres pour dÈfinir le contenu de ce qui devait Ítre appris dans ce qu'on nomme encore le Conservatoire National.

S'il y a une chose que nous croyons digne d'intÈrÍt dans les Ètudes que nous avons menÈes, mais peut-Ítre est-ce naÔvetÈ de notre part, c'est assurÈment  d'Ítre parvenu  ý at‚tirer l'attention sur cette modalitÈ de la parole, modalitÈ dont nous avons tentÈ de donner une dÈfinition ý la fois pragmatique et phonÈtique, en l'opposant ý la mo‚dalitÈ du "causer". Qui dÈclame, au degrÈ et aux nuances prËs, c'est qu'il prÈsuppose que son discours est attendu ou convenu ou reconnu, donnant ainsi ý entendre ý travers sa parole qu'il ne parle pas seule‚ment avec les autres mais par les autres. Entendons "par"  au sens non pas de "ý travers" mais de "gr’ce ý". En ce sens, dÈclamer c'est faire sortir le discours des clameurs monologiques pour lui donner une cohÈrence dialogique. Ce fait anthropologique qui vient confir‚mer au plan empirique le principe dialo‚gique, nous nous sommes efforcÈ d'en proposer une description phonÈtique et prosodique ý partir des combinaisons ou recherches d'Èquilibre qu'opËre naturellement la personne communicante entre traits vocaliques et consonantiques d'une part, et entre contours mÈlodiques et rythmiques d'autre part. Ainsi peut-on expliquer les "dÈformations cohÈrentes" que la personne fait subir au sys‚tËme de la langue en rapport avec son dÈsir d'Ítre ou de ne pas Ítre en relation avec les autres et concomitam‚ment avec sa prÈtention de signifier ý quelqu'un, quelque chose ý propos de quelque chose. La re‚la‚tion in‚terpersonnelle telle qu'elle s'objective dans les dispositifs argumentatifs du dis‚cours, plus ou moins rÈguliers et cohÈrents, s'impose alors comme un principe utile ý l'observateur du langage soucieux de le dÈcrire.

Dans l'art oratoire une prioritÈ de droit, si ce n'est de fait, doit donc Ítre reconnue ý l'obligation de pertinence, qui est origi‚nelle, par rapport ý l'obligation d'authenticitÈ, qui est originaire et originale. Dans l'ordre des infractions que l'on peut commettre, nous avons admis que la confusion entre les diffÈrents types de stratÈgies discursives Ètait plus lourde de consÈquence que celle qui touche au re‚gistre "stylistique". Savoir schÈ‚matiser la cohÈrence propre ý un discours (sa fantaisie ambiguÎ si fantaisie ambiguÎ il y a), est assurÈment plus dÈterminant, eu Ègard aux conditions de rÈussite de l'action oratoire, que de satisfaire aux conventions qui se rËglent sur des normes de conformitÈ liÈes aux prÈjugÈs d'une Èpoque ou d'une communautÈ, et qui obligent le travail oratoire ý adopter des "maniËres de dire" qui prÈfigurent la signification ý seule fin de la rendre crÈdible ou correcte.

De lý que n'importe qui, homme ou femme, vieux ou jeune, beau ou laid, bourgeois ou prolÈtaire, autochtone ou Ètranger, peut lÈgitimement s'autoriser ý dire un texte, quel que soit par ailleurs l'identitÈ du narrateur, dans un rÈcit, ou celle des protagonistes dans un dialogue.

Cela posÈ, si le critËre de pertinence est nÈcessaire, on ne prÈtend pas pour au‚tant qu'il est suffisant pour dÈterminer les conditions de rÈussite d'une action oratoire. DËs lors qu'il est question de faire entendre le "moi" dans le discours, l'impÈratif d'originalitÈ ou d'authenticitÈ, liÈ ý des conventions psychologiques ou sociologiques, interfËre avec l'obligation de pertinence dialogique, au point quelquefois d'inverser l'ordre des prioritÈs, comme on peut l'observer dans les dÈmÍlÈs ou dans les altercations.

Il n'est que trop Èvident que la voix ne peut se faire l'interprËte d'une parole sans prendre appui sur son corps propre. S'il n'est pas question de mÈconnaÓtre le rÙle du corps dans le travail de l'imagination, encore faut-il donner du corps une dÈfinition qui n'en limite pas la rÈalitÈ ý un corps "pour soi" ni mÍme ý un corps "pour autrui" comme tente de le dÈfinir Merleau-Ponty. Ces positions conduisent aux impasses philosophiques que l'on connaÓt et, concrËtement, ý ne plus comprendre l'exercice de la parole que comme un prolongement du geste, simple manifestation de notre situation d'existants ou "d'Ètants" et, ý ce titre, condamnÈs soit ý nous taire, soit ý ne pouvoir signifier par notre parole que l'impossible dÈsir de se sauver d'une finitude somme toute indÈpassable.

Une chose est de reconnaÓtre que les gestes, et d'une maniËre plus gÈnÈrale les mouvements du corps, ser‚vent d'appui aux actes d'oralisation, autre chose de prÈtendre qu'ils en dÈterminent la possibilitÈ. La rËgle de rhÈtorique classique recommande de faire prÈcÈder par des gestes la parole, elle n'accorde pas pour autant une prÈsÈance au geste sur la parole, pas davantage qu'elle ne signifie  que la dic‚tion et l'Èlocution ne seraient que le prolongement du geste.  Aussi bien le corps peut-il entraver le libre jeu d'une communi‚cation orale, pour peu qu'il ne s'accorde pas au discours. S'il peut aider ou favoriser la communication, il peut aussi la desservir, ou comme on dit la "parasiter". La maxime qui prescrit de ne pas dÈ‚penser dans les gestes l'Ènergie que l'on doit mettre d'abord dans la voix est rÈvÈlatrice de la subordination de l'infralinguistique au linguistique : une stylistique et une typologie du dialogue est requise pour informer une stylistique de la gestualitÈ et lui fournir les catÈgories classificatoires nÈcessaires, dit en substance F. Armengaud.

On prÈtend que certains gestes ou certaines mimiques permettent d'Èviter des Èquivoques dans le discours, et qu'ý ce titre ils auraient une sorte de fonction spÈcifique et autonome. On oublie de noter que ces gestes qui signalent un "dÈcalage" entre le discours et sa signification, ne se manifestent (ou ne devraient se manifester...) que dans les discours o˜ l'on peut observer quelques irrÈgularitÈs ou incongruitÈs dans l'argumentation. En sorte que ces signes n'ont pas tant pour fonction de dissiper l'ambiguÔtÈ des actes d'Ènonciation que d'en souligner leur incohÈrence.

Le fait que la plupart des discours du langage ordinaire s'Ècartent par dÈficience ou dÈfection des normes de la communication canonique explique toute l'importance accordÈe ý la gestuelle dans l'art oratoire, jusqu'ý faire oublier son rÙle accessoire et nÈcessairement subordonnÈ.
On ne voudrait cependant pas heurter sur cette question l'opinion po‚pulaire qui accorde que le mÍme ÈnoncÈ n'a pas la mÍme signification si celui qui le prononce rÈpond par son apparence physique ou vocale ý un certain nombre d'attentes qui confirment ou infirment l'authenticitÈ du dialogue.  
Disons que le physique ou le timbre facilite le travail de l'orateur mais ne peut prÈtendre l'absorber. Qu'est-ce qui est en jeu finalement dans ces "critËres" ? L'agrÈment et la sympathie, autrement dit des questions relevant de l'Èthique communicationnelle, en rapport avec des habitudes ou des coutumes davantage qu'avec des obligations ou des impÈratifs de logique interlocutive.

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